
Le panneau des arrivées clignote et mon cœur fait exactement la même chose. Train 8817. Voie 3. À l'heure — pour la première fois de l'histoire des chemins de fer, évidemment, le seul jour où j'aurais pris dix minutes de retard avec gratitude.
J'ai 31 ans, une librairie à mon nom, une capacité démontrée à parler de littérature devant quarante personnes sans trembler. Et je fais les cent pas sur un quai de gare comme si on allait m'annoncer un résultat d'examen.
Quatre mois. Cent dix-sept jours, mais qui compte.
Louise est partie un matin d'avril avec deux boîtiers photo, un sac cabossé et cette expression qu'elle a quand un projet la tient : les yeux déjà là-bas, les mains déjà en train de cadrer. Quatre mois de reportage à l'autre bout du monde, la commande de sa vie, celle qu'on ne refuse pas. Je l'ai poussée dans le train, presque littéralement. On s'était promis d'être adultes.
On a été adultes. Des appels vidéo à des heures impossibles, elle dans des lumières que je ne connaissais pas, moi dans notre cuisine trop silencieuse. Des messages courts, des photos d'elle prises par d'autres, son rire en retard d'une demi-seconde sur l'image. Et ce truc qui s'installe sans prévenir, pire que le manque : la politesse. Vers le troisième mois, on se demandait « comment s'est passée ta journée » comme deux collègues bienveillantes. J'ai raccroché un soir et j'ai pensé, très distinctement : et si on avait désappris ?
C'est cette pensée-là qui fait les cent pas avec moi, sur le quai numéro trois.
Le train entre en gare avec une lenteur théâtrale. Les portes soupirent. Il y a ce moment absurde où tout le monde descend sauf elle, où je scanne des visages inconnus avec une panique de comédie romantique — et puis la foule s'ouvre, et elle est là.
Louise. Ses 34 ans qui lui vont comme un vêtement fait main. Plus bronzée, les cheveux plus courts, une égratignure de voyage sur le boîtier qui pend contre sa hanche. Elle me cherche des yeux, me trouve, et son visage fait cette chose — cette chose exacte — qui m'a fait chavirer la toute première fois : le sourire qui commence avant qu'elle le décide.
On marche l'une vers l'autre trop vite pour faire semblant de marcher normalement.
Et puis on s'arrête. À un mètre. C'est le mètre le plus étrange de ma vie : quatre mois de manque debout entre nous, et ni elle ni moi ne savons soudain comment on fait. On se regarde. Une seconde. Deux.
— Bonjour, dit-elle, et sa voix est plus rauque qu'au téléphone.
— Bonjour, madame la photographe.
— Tu as changé la vitrine de la librairie. J'ai vu sur les photos. Le bleu, c'est une bonne idée.
— Tu es sérieuse ? On va parler de la vitrine ?
— Non, dit-elle. Non, on ne va pas du tout parler de la vitrine.
Le mètre disparaît. Sa bouche est la même et complètement nouvelle. Elle m'embrasse comme on reprend une phrase interrompue — au milieu exact du mot — et je sens ses doigts se refermer sur le col de ma veste, et le quai, la gare, les annonces, tout devient un décor peint très loin derrière. Quelqu'un nous siffle gentiment. On s'en fiche à un point que je ne peux pas décrire.
Quand on se sépare, on a les yeux mouillés toutes les deux et on fait celles qui ne le voient pas.
— Rentre-moi à la maison, dit Louise contre ma joue.
On traverse la ville sous une pluie fine qu'aucune des deux ne pense à éviter. Elle a refusé le taxi — « j'ai passé quatre mois assise, marche avec moi » — alors on marche, sa main dans la mienne, son sac sur mon épaule, et elle raconte par fragments : la lumière de là-bas, une vieille dame qui l'a nourrie de force, la nuit où elle a cru perdre trois semaines de travail dans un disque dur capricieux. Je l'écoute et je n'écoute pas. Je regarde sa bouche bouger. Je suis d'une mauvaise foi sensorielle absolue.
Elle s'en aperçoit, bien sûr. Elle s'arrête au milieu du trottoir.
— Tu n'écoutes rien.
— Rien du tout, j'avoue.
— Tant mieux, dit-elle, parce que je raconte n'importe quoi depuis la gare. J'avais peur, Anna.
La pluie fait un bruit doux sur les parapluies des autres.
— Peur de quoi ?
— Qu'on soit devenues polies. Tu sais. « Comment s'est passée ta journée. »
— « Bien, et la tienne. »
— C'est ça. J'ai détesté chaque « bien, et la tienne » de toute ma vie.
Je prends son visage entre mes mains, là, entre une pharmacie et un kebab, le romantisme fera avec les moyens du bord.
— Louise. On a été polies parce qu'on tenait à distance quelque chose de trop gros pour la 4G. C'est tout. Il est là, le quelque chose. Je le sens depuis le quai.
Elle tourne la tête et embrasse l'intérieur de ma paume, lentement, sans me quitter des yeux, et le trottoir devient une pièce beaucoup trop publique.

— L'escalier, dit-elle. Vite.
Trois étages. On les monte comme on retient un fou rire — c'en est peut-être un. Devant la porte, mes clés font un bruit ridicule, ma main tremble un peu, et Louise pose sa main sur la mienne pour la calmer, et ce simple contact rate complètement son objectif.
La porte se referme. Le sac glisse au sol. Et là, dans notre entrée qui sent l'appartement resté seul, tout ralentit d'un coup.
Elle se tient devant moi, trempée de pluie fine, et je vois passer dans ses yeux la même vulnérabilité que sur le trottoir.
— On a le droit d'aller doucement, dit-elle. Si tu veux, on pose les valises, on fait du thé, on...
— Louise.
— Mmh.
— Je veux tout sauf du thé. Mais dis-moi que tu es là. Vraiment là.
— Je suis là, dit-elle, et elle défait le premier bouton de mon gilet, un seul, comme une signature. Vraiment là. Dis oui.
— Oui. Cent dix-sept fois oui.
Alors quatre mois se dénouent d'un coup, mais sans hâte — c'est ça qui me défait, cette lenteur qu'elle invente au milieu de l'urgence. Le manteau qui tombe. Son front contre le mien, nos souffles qui apprennent à se resynchroniser. Ses mains qui me réapprennent par le col, par la nuque, par le creux du dos, comme on relit un livre aimé en s'étonnant de tout reconnaître. Je pleure un peu, je crois. Elle aussi. Personne ne le mentionne, on a mieux à faire — le désir et le chagrin du manque se sont mélangés en une seule chose chaude qui nous pousse doucement vers la chambre.
Le couloir n'a jamais servi à ça : à avancer si lentement.
Et puis la porte de la chambre, et plus rien n'est lent.
Ses vêtements de voyage restent en chemin comme des étapes — la veste dans le couloir, le pull sur la commode, le reste au pied du lit. Je la regarde nue pour la première fois depuis cent dix-sept jours et je trouve le moyen de dire une bêtise.
— Tu as maigri.
— Merci, c'est très érotique.
— Tais-toi.
Elle m'attire sur le lit.
Son rire s'arrête au milieu quand je referme les lèvres sur son sein.
Je pèse sur elle de tout mon poids, exprès, parce que c'est ce qui manque le plus quand quelqu'un manque : le poids. La gorge, la clavicule où la sangle de l'appareil a laissé une marque pâle, les seins que je connais mieux que les miens et que je redécouvre quand même. Le son qu'elle fait est grave, immédiat, avec quatre mois d'avance.
Elle attrape mon poignet et me tire vers le bas du lit.
— Descends.
Je descends.
Sa peau change de goût là — le sel, la chaleur, elle. Je prends l'intérieur des cuisses d'abord, longuement, parce qu'elle déteste attendre et qu'elle adore détester ça. Sa protestation tient en un mot.
— Anna.
Alors ma bouche sur son sexe, et elle est déjà trempée, et je comprends qu'elle l'était probablement déjà sur le trottoir, entre la pharmacie et le kebab.
Je vais lentement, à plat, tout du long, jusqu'à ce qu'elle relève le bassin pour venir chercher plus de pression. Ensuite plus haut, plus serré, exactement là où elle aime — puis deux doigts qui entrent pendant que ma langue s'immobilise, parce que c'est le contraste qu'elle préfère. Ça n'a pas changé. Rien de ce qui compte n'a changé.
— Comme ça, dit-elle. Ne change rien. Ne change rien.
Je ne change rien.
Sa main se ferme sur le drap, puis sur ma tête, et je sens sous ma langue le moment exact où elle bascule : ses cuisses se referment sur mes épaules, tout son corps se soulève de quelques centimètres et y reste, suspendu, et elle ne fait presque aucun bruit. Louise n'a jamais fait de bruit à cette seconde-là. C'est un silence que je reconnaîtrais entre mille, et il m'a manqué autant que sa voix.
Elle me tire vers le haut par le bras, sans douceur.
— Viens là.
Je remonte. Elle m'embrasse en respirant encore mal, elle a son propre goût sur ma bouche et ça ne dérange personne.
— Qu'est-ce que tu veux ? Dis-le.
— Toi. Tes doigts. En moi, maintenant.
— Ça, dit-elle, ça je peux.
Elle ne me fait pas attendre, pour une fois. Deux doigts tout de suite, et il sort de moi un son que je n'ai pas entendu depuis avril. Elle connaît la mécanique et elle s'en sert sans scrupule : la paume qui appuie pendant que les doigts tournent, le rythme qui ralentit à la seconde où j'accélère, sa bouche contre mon oreille.
— J'ai pensé à ça tous les soirs. À la vitesse à laquelle tu mouilles quand je te touche.
— Ce n'est pas faux.
— Tais-toi et jouis.
Et quelque part au milieu de ça, la pensée du quai me traverse — le mètre, la panique, et si on avait désappris — et me fait rire et pleurer en même temps, ce qui doit être franchement laid à voir. Louise ne s'arrête pas pour autant. Elle sait très bien ce qu'elle fait, et elle sait aussi que je ne pleure pas de tristesse.
Ça monte par paliers, comme un escalier qu'on prend trop vite. Je perds la chambre. Je perds mon prénom pendant deux secondes. Mes hanches partent seules, ma main cherche la sienne et la trouve, et je me referme sur ses doigts en répétant son prénom si bas que je ne suis pas sûre de l'avoir dit. Elle reste en moi après, immobile, jusqu'à ce que je respire de nouveau normalement — c'est elle qui décide du moment, et elle ne se trompe jamais.
Le monde peut bien attendre son tour. Il a l'habitude, lui.
Beaucoup plus tard, la nuit est tombée sans qu'on la voie faire. La valise est toujours au milieu de l'entrée, ouverte sur rien d'urgent. On a fini par le faire, ce thé, à une heure déraisonnable, assises par terre contre le lit, épaule contre épaule.

— Anna.
— Mmh.
— Comment s'est passée ta journée ?
Je ris dans ma tasse. Dehors, un dernier tram passe, quelque part vers la gare.
— Mieux, je dis. Infiniment mieux, et la tienne ?