
Elsa envoya le message à quinze heures douze, depuis le parking d'un client, entre deux rendez-vous. Quatre mots, pas un de plus. Ce soir, neuf heures.
Puis elle rangea le téléphone dans la poche intérieure de sa veste et resta un moment à regarder le pare-brise, avec la satisfaction très nette de quelqu'un qui vient de poser une pierre au milieu de la journée de quelqu'un d'autre.
La réponse arriva à quinze heures quatorze. Reçu. Deux minutes : c'était toujours deux minutes, jamais moins, et Elsa savait exactement ce qui se passait dans cet intervalle. Juliette lisait, reposait le téléphone à l'envers sur la table, s'occupait de quelque chose d'inutile, puis reprenait le téléphone et répondait. Trente-trois ans et une discipline de fond que rien n'entamait, sauf ça.
Elsa en avait trente-six. Elle avait longtemps cru que tenir ce rôle-là demandait de l'assurance ; elle avait découvert que ça demandait surtout de l'attention, et que c'était infiniment plus fatigant.
La règle du jeudi n'avait rien de solennel. C'était une note partagée sur leurs deux téléphones, intitulée sobrement Jeudi, écrite huit mois plus tôt un dimanche de pluie, et modifiée deux fois depuis — la dernière en mars, après un soir où elles s'étaient arrêtées au bout de dix minutes parce que ça ne prenait pas. Elle disait qui décidait de l'heure. Elle disait ce que Juliette préparait avant. Elle disait ce qui n'entrait pas dans la chambre : rien qui laisse une marque, rien qui se règle en silence, rien qui déborde sur le vendredi.
Elle disait le mot, aussi : Novembre. Et l'échelle, que Juliette avait proposée un soir et qu'elles n'avaient plus quittée — Elsa demandait un chiffre sur dix, Juliette le donnait sans réfléchir, et en dessous de quatre on s'arrêtait, sans discussion et sans vexation.
Le soir de mars, justement, avait plus servi que tous les autres. Elles s'étaient arrêtées, elles avaient mis un pull, elles avaient regardé la fin d'un film, et le lendemain elles avaient compris pourquoi : Elsa avait décidé de l'heure un jour où elle n'en avait pas envie, par habitude, pour tenir le rituel. Depuis, la note disait qu'un jeudi pouvait sauter, et que sauter n'était pas un échec.
Il y avait enfin une ligne écrite de la main de Juliette, la seule, et Elsa la relisait avant chaque jeudi comme on vérifie une adresse : la liste des mots qu'elle avait le droit de lui dire. Trois mots. Pas quatre. Juliette les avait choisis elle-même, un soir, en riant à moitié, et elle avait posé la seule condition qui n'était pas négociable : ces mots-là ne valaient que dans cette chambre et n'avaient aucun droit de sortie.

À neuf heures moins dix, la chambre était prête. Le petit flacon sur la commode, une serviette pliée, la lumière basse, la fenêtre entrouverte parce que Juliette avait toujours trop chaud. Elle attendait assise sur le bord du lit, en peignoir, les mains posées sur les genoux, et elle avait la nuque de quelqu'un qui comptait les secondes depuis quinze heures douze.
Elsa referma la porte derrière elle et ne dit rien pendant un temps volontairement trop long.
— Debout.
Juliette se leva.
— Enlève ça.
Le peignoir tomba sur le lit. Elsa fit le tour, lentement, sans la toucher, et s'arrêta derrière elle. Elle posa deux doigts au creux de ses reins, juste deux, et sentit tout le dos se redresser d'un coup.
— Tu as pensé à quoi, cet après-midi ?
— À neuf heures.
— Détaille.
— À ce que tu allais faire. Je ne sais pas le dire.
— Tu sais très bien.
Elsa lui prit le menton et lui tourna la tête vers le miroir de l'armoire, sans forcer, juste assez pour qu'elle se voie.
— Regarde-toi. Tu tiens à peine debout et je ne t'ai pas touchée.
Le mot suivant fit exactement ce qu'il devait faire : Juliette ferma les yeux, et sa respiration changea de rythme. C'était l'un des trois. Elsa les employait avec parcimonie, parce qu'elle avait compris depuis longtemps que ces mots-là s'usaient si on les répétait, et qu'ils ne valaient que par ce qu'ils reconnaissaient — jamais par ce qu'ils rabaissaient.
Puis elle enchaîna, portée par son propre élan.
— Tu n'attends que ça, salope.
Le mot n'était pas sur la liste.
— Pas celui-là.
Juliette l'avait dit sans ouvrir les yeux, d'une voix parfaitement calme, celle qu'elle prenait au téléphone avec les administrations.
— Pardon, dit Elsa.
Elle laissa passer deux secondes. Elle avait le cœur qui cognait, non pas de honte mais de gratitude, et elle se dit une fois de plus que rien de ce qu'elles faisaient ne tenait sans cette voix-là.
— Sur dix ?
— Huit.
— On continue ?
— Oui. S'il te plaît.
Elle la fit s'allonger sur le ventre et l'embrassa entre les omoplates, une vertèbre après l'autre, jusqu'à ce que les mains de Juliette cherchent le drap. Puis elle la retourna et descendit — la bouche, longtemps, jusqu'à ce que l'autre cesse de s'appliquer à rester silencieuse. Elle ne la laissa pas aller au bout : elle s'écarta au moment précis où le dos se creusait, et écouta le juron qui suivit avec une satisfaction qu'elle n'aurait avouée à personne.
— Sur le dos. Écarte les genoux.
Le harnais ne s'attachait pas élégamment et ne s'était jamais attaché élégamment. Elles avaient renoncé à faire semblant du contraire ; Juliette regardait, appuyée sur les coudes, et souriait.
— Tu veux dire quelque chose ?
— Non. J'aime bien te regarder faire.
Elsa prit le flacon. Elle en mit beaucoup plus qu'il n'en fallait, parce qu'elles avaient appris à ne jamais en économiser.
Elle entra lentement, en surveillant le visage plus que le reste. Il y eut une inspiration retenue, le temps que le corps décide, puis le ventre qui se relâcha, puis les mains de Juliette qui vinrent se poser à plat sur ses cuisses à elle. Elsa la sentit s'ouvrir par étapes — un peu, une pause, un peu encore — et ce fut elle qui dut se rappeler de respirer.
— Sur dix ?
— Neuf. Ne bouge pas encore.
Elsa ne bougea pas. Elle resta immobile, et ce fut le meilleur moment de la soirée : deux corps qui attendent, une fenêtre entrouverte, un bruit de rue en bas, et la certitude d'être exactement là où il fallait.
C'était ça qu'elle ne savait expliquer à personne, et qu'elle avait renoncé à expliquer. Elle passait ses journées à réparer les décisions des autres. Le jeudi, pendant une heure, quelqu'un lui confiait la totalité de son attention, et la seule chose qu'on lui demandait en échange était de faire attention en retour. Le mot pouvoir ne décrivait rien de ce qui se jouait là. Ce qu'elle venait chercher le jeudi, c'était le silence.
Puis Juliette dit maintenant, et Elsa commença.
Elle avança par variations minuscules — un angle un peu plus haut, une lenteur tenue trois secondes de plus que ce que l'autre pouvait supporter, une main à plat sur le ventre qui, sans rien serrer, fit dire à Juliette des choses qu'elle ne disait jamais. Elle nomma une seule fois ce qu'elle voyait, et ce fut sa seule phrase de la scène :
— Voilà. Ça, c'est bien.
Juliette jouit les yeux ouverts, une main refermée sur le drap, l'autre serrée autour du poignet d'Elsa comme on tient une rampe, et le son qu'elle fit ne ressemblait à rien de ce qu'elle produisait le reste de la semaine.
Ensuite, il y eut le silence, et deux respirations trop rapides.
— Je peux ? demanda Juliette.
Elsa hésita une seconde, ce qui lui arrivait à chaque fois, parce que basculer de l'autre côté demandait de lâcher quelque chose. Elle défit le harnais, s'allongea, et dit oui.
La main de Juliette la connaissait par cœur. Il n'y eut ni cérémonie ni rôle, juste une paume qui savait, et Elsa se rendit compte qu'elle était au bord depuis une demi-heure sans se l'être formulé. Ça monta vite, ça monta mal, et quand ça la prit, elle entendit sa propre voix de très loin, plus grave que d'habitude, tandis que Juliette, contre son oreille, répétait qu'elle était là.
La douche fut trop chaude, comme toujours. Juliette but un verre d'eau debout dans la cuisine, en tee-shirt, et mangea deux carrés de chocolat parce que le sucre lui remettait les idées en place.

Elles finirent assises l'une contre l'autre sur le canapé, la lampe du couloir allumée, à parler de rien pendant un quart d'heure — le radiateur du salon, la voisine, un dossier compliqué du vendredi. Puis Juliette dit, sans changer de ton :
— Le mot de tout à l'heure. Je ne veux pas qu'il soit sur la liste. Mais je ne veux pas non plus que tu aies peur de parler.
— Je n'ai pas eu peur.
— Un peu, si.
Elsa reconnut qu'un peu, oui. Elles rouvrirent la note Jeudi et ajoutèrent une ligne à la fin, la neuvième, qui disait qu'on pouvait proposer un mot nouveau — mais avant, jamais pendant. Ça leur prit quatre minutes. Elles le faisaient sans solennité et à intervalles réguliers, parce que ce genre de texte cesse d'être un accord le jour où plus personne ne le relit.
— Jeudi prochain, dit Juliette, c'est moi qui choisis l'heure.
— Ah bon ?
— Non. Mais j'essayais.
Elsa éteignit la lampe du couloir, que Juliette laissait toujours allumée, et revint se coucher.