
La corde était sur la table de la cuisine depuis le matin, roulée en huit comme on range une corde de bateau, et Nour l'avait regardée quatre fois en préparant le café.
Coton peigné, épais, souple. Elle l'avait choisie elle-même, trois semaines plus tôt, dans une boutique où on lui avait parlé de diamètre et de circulation sanguine comme d'autres parlent de pointure. Elle avait vingt-neuf ans et elle n'avait jamais rien acheté d'aussi intimidant qu'un cordage de six mètres.
Iris rentra à sept heures. Trente-quatre ans, la clé dans la porte, ce pas-là qu'on reconnaît entre mille au bout de trois ans. Elle posa son sac, vit la corde sur la table et ne dit rien du tout — juste un regard vers Nour, un sourcil qui montait à peine.
— Oui, dit Nour. Ce soir.
— Tu es sûre ?
— Je te l'ai écrit hier.
C'était vrai. Elles avaient un carnet, un vrai, à couverture toilée, qui vivait dans le tiroir de la table de nuit et qu'aucune des deux n'aurait montré à qui que ce soit. Une page par soirée. À gauche, avant : ce qu'on a envie d'essayer, ce qu'on ne veut pas, ce dont on n'est pas sûre. À droite, après : ce qui a marché. La veille, Nour avait écrit trois lignes de son écriture ronde — les poignets, oui. le bandeau, je crois. tout le reste comme la dernière fois — et elle avait laissé le carnet ouvert sur l'oreiller d'Iris, ce qui était leur façon à elles de demander.
Le mot n'avait pas changé depuis la première fois. Verveine. Elles l'avaient choisi un soir en riant, parce qu'il n'y avait pas de verveine dans la maison et qu'aucune des deux ne risquait de le dire par hasard. Il ne s'était jamais servi. Iris disait qu'un mot d'arrêt qui n'a jamais servi n'est pas une preuve de confiance : c'est juste un mot d'arrêt qui n'a jamais servi.
Elles dînèrent d'abord. C'était la règle et Nour l'avait longtemps trouvée absurde — manger des pâtes en sachant ce qui allait suivre — avant de comprendre que c'était précisément le sel de la chose. Iris parla de son travail. Nour n'écouta pas un mot.

Dans la chambre, Iris ferma la porte et le monde rétrécit d'un coup.
Elle ne se pressa pas. Elle ne se pressait jamais : c'était sa manière à elle, et Nour avait mis un an à comprendre que la lenteur n'était pas de la douceur, c'était de l'autorité. Elle fit asseoir Nour au bord du lit. Elle prit ses mains, l'une après l'autre, et les retourna paumes vers le ciel.
— Comme on avait dit. Les poignets devant. Tu me dis si ça serre.
— Ça ne serre pas.
Le coton passa deux fois, trois fois, un tour de plus pour répartir. Iris glissa deux doigts sous les tours, vérifia, tira une boucle qui viendrait défaire tout l'ouvrage d'un seul geste, et posa les mains liées de Nour sur ses genoux comme on pose un objet précieux.
— Bouge les doigts.
Nour bougea les doigts. Ils allaient très bien. Ce n'était pas le point.
Le point, c'était ce qui venait de se passer dans sa poitrine : la sensation exacte, physique, qu'on venait de lui retirer la responsabilité de la soirée. Elle expira. Ses épaules descendirent d'un étage.
— Voilà, dit Iris, qui l'avait vu.
Elle prit le bandeau.
Nour ferma les yeux avant même que le tissu arrive. Le noir se referma, l'étoffe s'ajusta derrière son crâne, et pendant quatre ou cinq secondes tout fut parfait — les bruits agrandis, la chambre devenue immense, la main d'Iris qui suivait sa mâchoire.
Puis quelque chose se retourna dans son ventre, et ce ne fut plus du tout le vertige espéré.
Ce fut le mauvais. Le cœur qui monte trop haut, le souffle qui se coince, l'envie soudaine et violente de savoir où sont les murs.
— Verveine.
Le mot sortit tout seul, à voix presque normale, et Nour s'entendit le dire avec une sorte d'étonnement lointain.
Le bandeau fut enlevé avant la fin du mot. Les liens deux secondes après — la boucle, un geste, le coton retomba sur le drap. Iris s'était reculée de trente centimètres et avait allumé la lampe, et elle ne touchait plus Nour nulle part.
— Je suis là. Prends ton temps.
— Ça va. Ça va, je te jure. C'est le bandeau.
— D'accord.
Pas d'insistance. Pas de question de plus. Pas ce petit silence vexé que Nour avait connu, dans une autre vie, avec quelqu'un d'autre. Iris alla chercher un verre d'eau et le lui tendit, et elle s'assit à côté d'elle sans la coller, et elles restèrent comme ça le temps que le cœur de Nour redescende.
C'est là, exactement là, que Nour comprit quelque chose qu'aucune soirée réussie ne lui aurait appris : le filet existait. Il n'était pas décoratif. Elle avait tiré dessus de tout son poids et il avait tenu.
Elle reposa le verre. Elle regarda la corde sur le drap.
— Iris.
— Mmh.
— Les poignets, oui. Le bandeau, non. Et les yeux ouverts.
Iris sourit, et ce sourire-là fit à Nour plus d'effet que toute la première demi-heure.
— Alors donne-moi tes mains.
Le coton revint. Deux tours, trois, la même boucle. Nour ne quitta pas Iris des yeux une seule seconde, et c'était infiniment plus nu que le noir.
— Allonge-toi.
Elle s'allongea. Iris la déshabilla lentement, en s'arrêtant à chaque étape, et cette fois Nour vit tout : la façon dont Iris regardait son ventre, la seconde de silence quand le dernier vêtement tomba, ce que ce silence voulait dire.
— Les mains au-dessus de la tête. Elles ne bougent plus.
Nour les mit au-dessus de sa tête. Rien ne les y tenait — rien d'autre qu'un ordre, et c'était ça qui la rendait folle.
La bouche d'Iris descendit. Le cou, la clavicule, le sein gauche, longuement, jusqu'à ce que Nour tire sur ses propres poignets sans avoir décidé de le faire. Puis le ventre. Puis l'os de la hanche, où Iris s'arrêta un temps déraisonnable.
— Iris.
— Oui ?
— S'il te plaît.
— Dis-le en entier.
— Descends. Maintenant.
Iris descendit.
Elle commença large et lente, à plat, sans rien chercher. Nour entendit sa propre respiration changer d'étage. Quand Iris resserra — plus étroit, plus régulier, en gardant exactement le même rythme —, ce fut comme si quelqu'un fermait une porte dans sa tête et que toutes les pensées restaient dehors.
— Ne t'arrête pas.
Iris ne s'arrêta pas. Elle ajouta deux doigts, sans changer la cadence de sa bouche, et Nour releva les hanches à leur rencontre.
— Regarde-moi, dit Iris.
Nour baissa les yeux. Iris la regardait par en dessous, et le fait de la voir la regarder pendant qu'elle faisait ça acheva ce que le reste avait commencé.
Ce fut long, et ça monta droit. Nour reconnut le palier, le dépassa, entendit une voix qui devait être la sienne dire deux fois le même mot, et jouit les bras tendus au-dessus de la tête, les mains ouvertes, sans rien tenir du tout.
Ça revint une deuxième fois, plus court, presque immédiatement, et Iris la garda là jusqu'au bout, une main à plat sur son ventre pour l'empêcher de partir.
Puis plus rien. Le plafond. La lampe. Sa propre respiration, très bruyante dans la chambre silencieuse.
— Détache-moi. Je veux te toucher.
Beaucoup plus tard, il y eut un plaid, deux carrés de chocolat trouvés au fond d'un placard et une inspection en règle des poignets de Nour, qui étaient roses cinq minutes et redevinrent parfaitement ordinaires — ce qu'Iris vérifia quand même, parce que c'était écrit dans le carnet, ligne un, de sa main à elle.

Nour avait le carnet sur les genoux et le stylo qui ne fonctionnait qu'à la verticale.
— Qu'est-ce que tu écris ?
— Que le bandeau, c'est non. Définitivement non.
— Écris pourquoi.
Nour réfléchit un moment, le stylo en l'air.
— Parce que je n'ai pas besoin de ne rien voir. J'ai besoin de ne rien décider.
Iris ne répondit rien tout de suite. Elle prit le stylo, écrivit une ligne en dessous et lui rendit le carnet.
Nour la relut deux fois. C'était le principe qu'Iris posait depuis le tout premier soir, et qu'il avait fallu trois ans à Nour pour y croire vraiment : un mot qui arrête tout n'a pas à être justifié. Elle referma le carnet, le remit dans le tiroir, et s'endormit contre l'épaule d'Iris avec la corde encore roulée en huit sur la table de nuit, prête pour une autre fois.