18+

Fiction érotique EXPLICITE réservée aux adultes — scènes sexuellement explicites ; tous les personnages sont majeurs et consentants.

Dix minutes

Repères
IntensitéNIVEAU 1 — Curieux·se
RegistreEXPLICITE
CWscènes sexuellement explicites, jeu de domination consenti et minuté, ordres, mot d'arrêt convenu, sexe oral
Mention 18+Récit 18+ — personnages adultes et consentants
GenreBDSM soft
NarrationHistoire racontée
Durée de lecture≈ 5 min
Illustration : dans le salon d'une maison de vacances, une femme regarde la pluie à la fenêtre, un homme assis près de la cheminée, un puzzle de phare étalé sur la table basse

Je répète la phrase dans ma tête depuis le déjeuner et elle ne sort pas.

Elle fait onze mots. Je les ai comptés dans la voiture, en allant chercher du pain, et pendant ce temps il pleuvait sur le toit d'une maison qu'on a louée quatre jours parce qu'elle était vide en novembre et qu'on avait envie d'être quelque part où personne ne nous connaît.

Simon a étalé un puzzle sur la table basse le premier soir et il n'y a plus touché. Deux mille pièces, un phare, une mer grise. Il a trente et un ans et il choisit ses vacances comme ça : une route qui finit devant une porte, un puzzle qu'il ne terminera pas, quatre jours sans parler à personne.

J'en ai vingt-six et je suis en train de tricher à un jeu que je n'ai pas encore proposé.

On s'est rencontrés en mars. Huit mois, c'est le moment exact où on connaît le corps de l'autre par cœur et où on ne lui a encore rien osé demander. Je sais comment il respire trois secondes avant de jouir. Je ne sais pas comment on dit j'ai envie que tu me donnes des ordres à quelqu'un qui est en train de faire du thé.

Le feu ne prend pas. Je m'accroupis devant, je souffle, ça fume, je recommence. Derrière moi, il tourne une page.

— Romane.

— Mmh.

— Tu tournes autour de quelque chose depuis ce matin.

Je ne me retourne pas. C'est plus facile de parler au feu.

— Je voudrais que ce soit toi qui décides, pendant dix minutes.

Le silence dure une seconde et demie. Puis j'entends le livre se refermer.

— Que je décide de quoi ?

— De tout. De ce que je fais. De ce que j'enlève. De comment je me tiens.

— Regarde-moi quand tu dis ça.

Je me retourne. Il est assis en tailleur, très calme, et il ne sourit pas du tout comme je le craignais. Il réfléchit.

— Qu'est-ce que je n'ai pas le droit de faire ?

Je n'avais pas prévu qu'il prenne les questions dans ce sens-là.

— Me frapper. Même pour rire. Rien qui laisse une marque.

— D'accord.

— Rien d'autre que tes mains et ta bouche.

— D'accord.

Il attend. Je comprends qu'il attend la suite et qu'il ne remplira aucun blanc à ma place.

— Et si je dis stop, c'est stop. Tout de suite. Pas « attends ».

— Il te faut un mot.

— Je peux dire stop.

— Tu peux. Je préfère un mot que tu n'emploierais jamais autrement, pour que ce soit toi que j'entende et pas le jeu.

Je cherche. Je trouve n'importe quoi, ce qui est probablement le bon critère.

— Orange.

— Pourquoi orange ?

— Parce que je déteste ça.

Ça, ça le fait rire.

— Dix minutes, dit-il. Pas une de plus. Et c'est toi qui armes le minuteur.

— Pourquoi moi ?

— Pour qu'il n'y ait pas une seule seconde de cette soirée qui ne t'appartienne pas.

Illustration : devant la cheminée allumée, un couple enlacé sur le tapis, elle agrippe sa chemise en flanelle, il pose les lèvres sur sa tempe

Je pose le téléphone sur la cheminée et j'appuie.

Il se lève. C'est tout ce qu'il fait pendant les premières secondes, et la pièce change de taille.

— Debout.

Sa voix n'est pas plus forte. Elle est plus lente. Il y a un point quelque part entre le ventre et la gorge qui répond à la lenteur avant que j'aie décidé quoi que ce soit.

Je me lève.

— Enlève ton pull.

Je l'enlève. Il ne regarde pas mes mains, il regarde mon visage, et c'est infiniment plus gênant.

— Le reste.

Le reste prend un temps ridicule. Il ne m'aide pas, il ne dit rien, il attend, et le silence fait tout le travail que j'imaginais qu'il faudrait des mots pour faire.

— Les mains au-dessus de la tête. Elles ne redescendent pas.

Je les lève. Rien ne les tient là-haut. Personne ne m'attache, il n'y a qu'une phrase de six mots et un homme qui ne la répète pas, et je découvre en trois secondes que c'est largement suffisant.

Il fait le tour. Il me regarde de dos plus longtemps que de face, ce que je n'avais pas prévu non plus.

Quand il pose enfin la main, c'est à plat sur mon ventre.

Je m'entends respirer d'un étage plus bas. Sa bouche descend le long de mon cou, s'arrête à la clavicule, reprend. Il ne va nulle part. C'est ça qui est insupportable : il ne va nulle part, et je suis déjà en train de me tendre vers une main qui n'a pas bougé d'un centimètre.

— Écarte les pieds.

Je les écarte. Sa main descend, s'arrête à l'os de la hanche, redescend encore. Quand elle arrive entre mes jambes, elle reste large et immobile, et je viens à elle sans en avoir décidé.

— Ne bouge pas.

Alors je ne bouge pas, et c'est mille fois pire.

Il change deux fois, à peine — plus étroit, puis plus régulier — et le deuxième changement me fait perdre le fil de ma propre respiration. Mes bras sont toujours en l'air. Mes épaules brûlent un peu. Je m'en fous complètement.

Le minuteur sonne.

Il retire sa main et recule d'un pas dans la même seconde. Pas de délai, pas de négociation, pas de « encore une minute » : c'est fini parce que j'avais dit dix.

Je reste plantée là, les bras levés, à bout de souffle, et je m'entends dire :

— Non.

— Non ?

— Remets-en dix.

Il ne bouge pas d'un millimètre.

— C'est toi qui as le téléphone.

Je traverse la pièce. Nue, les bras enfin redescendus, sous son regard, jusqu'à la cheminée. Mes doigts tremblent sur les chiffres. J'appuie une deuxième fois.

C'est le geste le plus obscène de ma vie et il n'y a rien dedans que deux chiffres.

— Par terre. Devant le feu.

Je m'allonge sur le tapis. Le sol est chaud d'un côté et froid de l'autre.

— Les mains au-dessus de la tête. Toujours.

Il s'installe. Sa bouche commence beaucoup trop léger, exprès, et je comprends que la première fois c'était l'échauffement et que là il a dix minutes et un plan.

Il nomme les choses en les faisant. Plus appuyé. Plus lent. Là. Il revient au même endroit assez longtemps pour que je cesse d'attendre autre chose, et deux doigts arrivent sans que rien ne change du rythme de sa bouche.

Je pense, très nettement, à la voiture de ce matin. Onze mots. J'ai mis huit mois à dire onze mots et il lui a fallu quatre questions pour dire oui.

Puis je ne pense plus à rien du tout.

Ça monte sans palier, sans marche où poser le pied, et à la fin le bruit du feu disparaît complètement — il n'y a plus qu'un battement dans mes oreilles et ma voix qui dit quelque chose que je n'entends pas. Mes mains redescendent toutes seules. Elles trouvent ses cheveux et elles serrent.

C'est la seule chose que je fais mal de toute la soirée.

Il remonte, il m'embrasse le ventre, il me laisse revenir.

— Tu as bougé.

— Je sais.

— Ce n'est pas grave.

Quelque part derrière nous, le minuteur sonne pour la deuxième fois. Aucun de nous deux ne l'entend vraiment.

Après, il y a son pull, qui sent la fumée et qui me tombe à mi-cuisse, et deux tasses de thé qu'il pose par terre parce qu'on n'a pas le courage de remonter sur le canapé.

Illustration : enveloppée dans une chemise trop grande, une femme assise près du feu avec deux tasses de thé regarde son compagnon poser une pièce du puzzle du phare

Il me demande trois fois si j'ai froid. Il tient mon pied gauche dans sa main, sans raison particulière. Dehors, la pluie a changé de rythme.

— Tu veux qu'on en parle ou tu veux qu'on n'en parle pas ?

— Les deux.

— Alors on en parle demain.

— D'accord.

Il y a, quelque part dans ma tête, une liste de tout ce que je n'ai jamais essayé. Elle a une ligne de moins depuis ce soir. Elle est encore très longue, et pour la première fois ça ne me fait pas peur : ce n'est pas la liste qui était difficile, c'était de la lire à voix haute devant quelqu'un.

Simon se lève pour remettre une bûche. En revenant, il s'arrête devant la table basse, prend une pièce de puzzle au hasard et la pose.

Elle rentre du premier coup. Il a l'air content de lui comme si c'était ça, l'exploit de la soirée.