
— Attends dans le couloir. Debout.
Elle referme la porte de la chambre sans la claquer. Il reste le portemanteau, la trace claire sur le mur où pendait un miroir, mes chaussettes sur le parquet froid, et l'eau qui coule dans la salle de bains. L'eau s'arrête. Un tiroir s'ouvre. Plus rien.
La poignée est à quarante centimètres de ma main, et c'est exactement pour ça que c'est intéressant.
J'accorde des pianos. Trente et un ans, dont neuf passés à écouter deux cordes qui ne sont pas d'accord : ça fait une pulsation, un battement lent, et tout le métier consiste à le faire mourir. Je dis ça parce que c'est la seule image que je sais donner de ce couloir. Quelque chose bat trop vite dans ma poitrine et finira bien par se caler, et je n'ai rien d'autre à faire qu'attendre que ça arrive.
Garance a trente-trois ans et une façon de poser les questions qui ne laisse pas de porte de sortie polie. C'est elle qui a demandé, il y a onze jours, au café du bas de la rue, ce que je n'avais jamais osé demander. J'ai regardé ma tasse pendant un temps ridicule.
On a parlé, ce jour-là, des choses qu'on n'avait jamais essayées, et la mienne tenait en une ligne : que ce soit elle qui décide, une fois, du début à la fin. Elle n'a pas ri. Elle a dit qu'elle allait y réfléchir, et elle y a réfléchi neuf jours, ce qui est plus long que tout ce que j'aurais supporté d'imaginer.
Quand elle est revenue avec sa réponse, elle avait des conditions, et je ne m'y attendais pas. Qu'on choisisse un soir sans réveil le lendemain. Qu'elle ait le droit de s'arrêter aussi, elle, si ça ne lui plaisait pas de tenir ce rôle-là. Et qu'on écrive à deux ce qui n'entrait pas dans la pièce : pas de coups, rien qui laisse une trace, rien qu'on ne puisse pas raconter le lendemain en riant. La liste des non a pris quatre minutes. La liste des oui, beaucoup plus longtemps, parce qu'il a fallu que je la dise à voix haute.
Il y a un mot, aussi. C'est Bruxelles, parce qu'on s'y est perdus un week-end entier et que personne ne prononce le nom d'une ville par accident dans un lit. Et il y a une phrase qu'elle a dite deux fois, une fois au café et une fois hier soir : tu peux dire non à n'importe quoi, et ça n'arrête que ça.

La porte s'ouvre.
— Entre.
Elle est assise au bord du lit, encore habillée, chemise blanche, pieds nus. La lampe de chevet est allumée, le plafonnier non. Elle me regarde traverser la pièce, et ma façon de marcher ne m'appartient déjà plus tout à fait.
— À genoux.
Je m'agenouille. Le parquet est dur, ça m'occupe une seconde, puis ça ne compte plus.
— Regarde-moi.
Je lève les yeux.
— Tu as attendu combien de temps ?
— Je ne sais pas.
— Onze minutes.
Elle le dit sans triomphe, comme on donne une information utile, et c'est ça qui me fait chaud dans la nuque. Elle attrape l'écharpe posée sur le dossier de la chaise et la fait passer d'une main dans l'autre.
— Je peux t'attacher les mains ?
— Non.
— D'accord.
Elle repose l'écharpe exactement où elle était. Elle ne demande pas pourquoi, elle ne fait pas la moue, elle ne dit pas comme tu veux avec la voix qui juge. Ce qui me traverse à cet instant n'a rien à voir avec le soulagement : je viens de dire non dans une pièce où j'ai décidé de tout lui donner, et le sol n'a pas bougé d'un millimètre.
— Autre chose, alors. Déshabille-moi.
Je défais les boutons de sa chemise un par un, à genoux, les mains à hauteur de mon visage. Au troisième, elle dit :
— Plus lentement.
Je ralentis, et le ralentissement change tout : ce n'est plus un vêtement qu'on enlève, c'est du temps qu'on lui donne. Elle laisse la chemise tomber en arrière sur le lit. Je pose les paumes à plat sur ses cuisses et j'attends l'autorisation, parce que c'est ce qu'on a dit.
— Vas-y.
Je remonte. Sa peau est tiède au ventre et fraîche aux hanches, et je le remarque avec une précision qui ne me ressemble pas.
— Assez. Recule.
Je recule d'un demi-pas sur les genoux. Elle s'appuie en arrière sur les mains, ouvre les genoux, et je comprends ce qu'on me demande avant qu'elle le dise.
— Avec la bouche.
Je pose d'abord le front contre l'intérieur de sa cuisse.
Puis je descends. Elle est déjà mouillée, et le premier contact de ma langue lui arrache un son très bref qu'elle ne retient pas, un son qui ressemble à de la surprise. Je vais lentement parce que personne ne m'a dit d'aller vite. Sa main se pose sur ma tête, pas pour appuyer — pour savoir où je suis.
— Là.
Je reste là. Je change seulement la pression, à peine, et un peu plus haut, et son ventre se creuse. Je recommence à l'identique, et cette fois elle serre les doigts dans mes cheveux. Alors je garde ce rythme-là et j'arrête de chercher : ce qui la fait monter n'est pas la trouvaille, c'est la répétition, la même chose refaite jusqu'à ce qu'elle n'ait plus rien à anticiper. La troisième fois, elle dit mon prénom d'une voix qui n'est plus une voix de commandement, et je découvre en une seconde une chose que j'ignorais sur moi : que je préfère ça à tout. Obéir sert à ça. À l'entendre perdre le fil.
— Ne t'arrête pas. Ne t'arrête pas.
Je ne m'arrête pas. Ses cuisses se ferment sur mes oreilles, le monde devient sourd, et le reste se passe dans le noir : sa hanche qui se soulève, deux respirations retenues, puis une longue, et le poids de sa jambe qui retombe.
Le silence, après, dure peut-être dix secondes.
— Viens.
Je remonte, elle m'embrasse, elle a le goût d'elle-même et ça la fait rire.
— Debout. Enlève tout.
Je me relève, je me déshabille, et me tenir nu au milieu de la chambre pendant qu'elle me regarde depuis le lit, chemise ouverte, est plus difficile que tout ce qui a précédé. Elle le voit. Elle prend son temps.
— Tu es toujours là ?
— Oui.
— Alors ne te touche pas.
Elle s'assoit au bord du matelas et me fait avancer d'un doigt. Sa main se referme sur mon sexe, et rien que ça — la fraîcheur de ses bagues, le fait que ce ne soit pas la mienne — manque de tout finir tout de suite.
— Attends.
Elle s'arrête net. Je respire par le nez, les yeux au plafond, et le plafond n'a jamais été aussi intéressant. C'est là que je comprends ce que j'ai demandé, onze jours plus tôt, sans savoir le formuler : pas qu'on me prenne quelque chose, qu'on me le rende plus tard. Toute la semaine je décide — de la tension d'une corde, de l'ordre des choses, de l'heure à laquelle je mange. Là, je n'ai plus qu'à tenir.
Elle recommence. Plus lentement, en tournant le poignet, et je perds la moitié de ma phrase avant de l'avoir dite.
— Attends. Attends.
Elle s'arrête encore. Cette fois, je jure, et elle rit — pas de moi, à côté de moi, ce qui n'est pas du tout la même chose.
— Encore une fois et je te laisse. Ça te va ?
— Oui.
— Dis-le mieux.
— Oui. S'il te plaît.
La troisième fois, elle ne s'arrête pas. Elle me tient et elle me regarde, elle dit maintenant comme on ouvre une porte, et ça monte depuis les jambes, ça me plie en deux, et pendant quelques secondes je n'ai plus ni métier, ni âge, ni prénom. Sa main libre est à plat sur mon dos. Je l'ai su après, pas pendant.
Il y a une serviette, un verre d'eau que je bois entier, et un pull qu'elle me pose sur les épaules alors que je n'ai même pas eu le temps d'avoir froid.

On finit assis par terre, dos au lit, à manger du pain avec du beurre à même le papier parce que ni l'un ni l'autre n'a envie d'aller chercher une assiette. J'ai les mains qui tremblent un peu et ça me fait rire.
— Ça va, toi ? je demande.
— Attends, je redescends aussi.
Je n'y ai pas pensé une seule seconde de la soirée, et c'est probablement ce que je retiendrai de plus utile : pendant que je n'avais rien à faire, elle a surveillé, tout du long, quelque chose que je ne voyais même pas. Elle mange sa tartine en silence, les épaules qui redescendent d'un cran.
— Tu gardes quoi ? elle demande.
— Le couloir.
— Sérieusement ?
— Les onze minutes. C'est là que tout s'est passé.
Elle réfléchit, la joue contre mon épaule.
— Note-le quelque part. Moi j'ai cru que je faisais attendre quelqu'un pour rien.
— Tu ne faisais pas attendre quelqu'un pour rien.
Elle s'endort avant moi, comme d'habitude, une main sur mon ventre. Le lendemain matin, en passant devant le piano, je joue un la par réflexe. Il a tenu la nuit. Plus aucun battement.