18+

Fiction érotique EXPLICITE réservée aux adultes — scènes sexuellement explicites ; tous les personnages sont majeurs et consentants.

Celui qui n'existe pas

Repères
IntensitéNiveau 2 – Partage voyeur léger
RegistreEXPLICITE
CWscènes sexuellement explicites, fantasme du tiers raconté à voix haute (aucun tiers réel), sexe oral, pénétration
Mention 18+Récit 18+ — personnages adultes et consentants
GenreCuckolding
NarrationHistoire racontée
Durée de lecture≈ 5 min
Illustration : une salle de bain au carrelage émeraude embué, baignoire couronnée de mousse, deux serviettes pliées sur un tabouret, bougies allumées — personne dans la pièce

L'eau était trop chaude et ni l'un ni l'autre ne tendait le bras vers le robinet froid.

— Raconte-moi, dit Paul.

Judith ne répondit pas tout de suite. À trente-neuf ans, elle connaissait cette voix : celle qu'il prenait quand une chose était décidée en lui depuis des jours et qu'il faisait mine de la demander à l'instant.

— Tu me le demandes ?

— Je te le demande.

— En entier.

— Judith. Raconte-moi.

C'était la première règle, et elle venait de servir. Rien ne commençait tant que celui qui écoutait n'avait pas demandé à voix haute, avec le prénom de l'autre dedans. Paul avait quarante-trois ans et il avait mis deux hivers à prononcer cette phrase la première fois, un dimanche, dans une voiture à l'arrêt, sans la regarder.

La deuxième règle tenait en quatre mots et ils ne l'avaient jamais rediscutée : l'homme n'existe pas. Pas un collègue, pas un ami, pas un visage croisé au marché le samedi. Rien qu'on puisse rencontrer, rien qu'on puisse comparer à quoi que ce soit. Un homme fabriqué de bout en bout, comme on fabrique un personnage.

La troisième était un mot, et c'était paprika. Judith l'avait choisi un soir en riant, précisément parce qu'aucune de leurs histoires ne pourrait jamais contenir ce mot par accident. N'importe lequel des deux le dit, tout s'arrête, et personne ne demande pourquoi.

Ces trois règles étaient nées de l'hiver d'avant. De six mois pendant lesquels plus personne n'avait eu envie de personne, de deux corps qui se croisaient dans un couloir en s'excusant presque. Ils n'avaient pas réparé ça avec une méthode. Ils l'avaient réparé avec une histoire.

— Il a quel âge, ce soir ? demanda-t-elle.

— Quarante.

— Il fait quoi de ses mains ?

— Rien. Il attend.

Voilà comment ça marchait. Il posait le décor et l'âge, elle remplissait le reste. Il fabriquait un homme de quarante ans qui attendait quelque part, et c'était elle, ensuite, qui décidait de tout.

Les gens auraient supposé qu'elle faisait ça pour lui. C'était l'erreur que tout le monde aurait faite, et elle-même l'avait faite pendant les premiers mois : se croire généreuse. Puis il y avait eu ce soir de mars où elle s'était entendue parler et où elle avait senti, très nettement, que la voix qui montait dans la salle de bain était en train de la mettre dans un état qui n'appartenait qu'à elle.

— Donne-lui un prénom, dit Paul.

— Non.

— Un seul.

— Non. S'il a un prénom, il existe.

Il n'insista pas. Il ne le faisait jamais, et c'était probablement pour ça qu'elle acceptait de raconter.

Illustration : dans la baignoire, un couple face à face émergeant de la mousse aux épaules, elle raconte à voix basse, il écoute tête renversée, souriant sous la moustache

Elle glissa dans l'eau et posa ses pieds de chaque côté de ses hanches.

— Alors il attend dans une cuisine, dit-elle. Il a laissé la porte ouverte exprès.

Elle raconta la cuisine avant de raconter l'homme. Le carrelage, l'heure, la lumière au-dessus de l'évier. Sa voix ne monta pas : elle descendit, comme chaque fois, et Paul rouvrit les yeux pour la regarder parler.

— Il me demande si je veux. Je dis oui avant qu'il ait fini sa phrase.

Sous l'eau, elle le trouva déjà dur.

— Continue.

— Je me mets à genoux sur le carrelage. C'est froid. Je m'en fous complètement.

Elle le prit dans sa main et ne bougea pas tout de suite.

Elle allait lentement, en serrant à peine, parce qu'elle savait ce que la lenteur lui faisait quand il y avait des mots par-dessus.

— Je le prends dans la bouche et je le regarde en même temps. Il tient le bord de l'évier. Il ne dit rien du tout.

— Il ne dit rien ?

— Il n'a rien à dire. C'est moi qui fais.

Paul laissa aller sa tête contre la faïence et la respiration lui manqua d'un temps.

— Attends.

Elle s'arrêta net.

Trois secondes, le bruit de l'eau contre l'émail, rien d'autre.

— Non, dit-il. Continue.

Elle continua, un peu plus serré, un peu plus haut, et elle regarda ce que ça faisait à son visage à lui.

— Dis la suite, souffla-t-il.

— Il ne me touche pas encore. Il attend que je lève les yeux.

C'était ça, en réalité, et elle l'avait compris très tôt sans jamais le formuler : ce n'était pas l'homme. Ça n'avait jamais été l'homme. Ce qu'elle venait chercher dans ces soirées-là, c'était le visage de Paul à la seconde où il entendait qu'on la désirait — cette façon qu'il avait de s'ouvrir d'un coup, comme quelqu'un qui pose enfin un sac.

Elle s'aperçut qu'elle serrait les cuisses sous l'eau depuis un moment déjà.

L'eau refroidissait. Elle se leva, l'eau tomba d'elle en nappe, et elle ne prit pas de serviette.

— Viens.

Ils laissèrent la porte de la salle de bain ouverte et le couloir mouillé derrière eux. Il y avait de la buée jusque sur la vitre de la chambre et le lit était froid, ce qui les fit rire tous les deux au même moment, une seconde, avant que ça reparte.

Sur le lit, elle le mit sur le dos et monta sur lui, et elle reprit l'histoire là où elle l'avait laissée, à voix basse, la bouche contre son oreille.

— Il me relève. Il me met à plat ventre sur la table de la cuisine.

— Judith.

— Attends. Il me demande encore. Il demande à chaque fois.

Elle sentit les mains de Paul remonter le long de ses cuisses et s'arrêter à mi-course, à l'endroit exact où elle voulait qu'elles s'arrêtent, parce qu'il connaissait ça aussi.

— Et toi, tu réponds quoi ? demanda-t-il.

— Je réponds oui. Je réponds oui à chaque fois.

Elle le fit entrer en elle sans cesser de parler, et pendant quelques secondes plus aucun des deux ne dit rien du tout.

Puis elle bougea. Lentement d'abord, presque immobile, juste assez pour qu'il comprenne qu'elle prenait son temps. Elle chercha son angle à elle, celui qu'elle avait mis des années à lui expliquer et deux minutes à trouver ce soir-là ; elle se redressa de trois centimètres, s'appuya en arrière sur une main, et tout changea de place d'un coup.

Elle entendit sa propre respiration se casser en deux.

— Tu es toujours là ? demanda-t-elle.

— Je suis là.

Il posa une main à plat sur son ventre, sans appuyer. C'était le geste qu'il avait inventé cet hiver-là et qui ne voulait rien dire d'autre que : je suis là, exactement comme il venait de le dire.

Elle arrêta l'histoire au milieu d'une phrase.

L'homme de quarante ans resta dans sa cuisine, la porte ouverte, la lumière allumée au-dessus de l'évier, et il n'y eut plus dans la chambre que deux personnes qui se connaissaient par cœur et qui n'avaient plus besoin de personne d'autre pour la fin.

Elle sentit venir ça comme on sent venir une marche dans le noir, trop tard pour l'éviter, et elle se pencha en avant, le front dans le cou de Paul, les mains à plat sur le matelas de chaque côté de sa tête. Ça monta depuis les cuisses, ça lui prit le ventre, ça lui ferma les mains. Elle eut le temps de penser qu'elle allait avoir mal aux doigts, puis elle n'eut plus le temps de penser du tout. Ça dura plus longtemps qu'elle n'aurait cru et elle fit un bruit qu'elle n'entendit pas elle-même.

Il vint juste après, les doigts serrés sur ses hanches, en disant son prénom à elle. Elle resta où elle était, sans se relever, jusqu'à ce que leurs deux respirations retombent au même rythme — ce qui prit un temps ridicule et qu'aucun des deux n'essaya d'abréger.

Le bouchon de la baignoire, quand elle alla le retirer, fit ce bruit d'aspiration qui les faisait rire depuis douze ans. Elle rapporta deux serviettes et la petite lampe du couloir resta la seule allumée.

Illustration : enveloppée dans une grande serviette au bord du lit, une femme se fait sécher le dos et les épaules par son compagnon, dans la lumière du couloir

Paul lui essuya le dos, en commençant par les épaules, comme il faisait toujours.

— Il faudra racheter du savon, dit-elle.

— Je note.

Ils restèrent assis un moment au bord du lit, épaule contre épaule, sans rien dire d'utile. Elle avait froid aux pieds et elle ne bougea pas pour autant. Il alla chercher un verre d'eau, en but la moitié, lui tendit le reste sans qu'elle ait demandé.

— Tu as failli dire paprika, dit-elle.

— Non.

— Tu as hésité.

— J'ai réfléchi. Ce n'est pas pareil.

Elle le regarda pour vérifier, et c'était vrai.

— On en reparle demain ?

— Demain.

Dans la cuisine, la vraie, celle où il n'y avait jamais eu personne d'autre qu'eux, le radiateur se remit à cliqueter comme tous les soirs de novembre.