
Le fauteuil est près de la fenêtre, orienté vers le lit, et c'est moi qui l'ai déplacé cet après-midi. J'ai mis vingt minutes à trouver l'angle. Vingt minutes, pour un fauteuil.
En bas, la porte de l'immeuble se referme. Hélène me regarde depuis le seuil de la chambre, une main sur le chambranle, et elle a exactement le sourire qu'elle avait à trente ans quand elle savait quelque chose que je ne savais pas encore.
— Tu es sûr ?
— Va ouvrir.
J'ai quarante-quatre ans et j'ai mis dix-huit mois à écrire une feuille A4.
Elle est dans le tiroir du bureau, cette feuille, trois colonnes de ma main : ce que je veux · ce que je ne veux pas · ce dont je ne suis pas sûr. Colonne du milieu, en tête, souligné : rien qui se décide dans la chambre. C'est la seule vraie règle et elle vaut pour nous trois. On ne s'invente rien en cours de route, on ne « voit venir » pas. Tout ce qui arrivera ce soir a été lu, discuté et validé par trois personnes assises autour d'une table, à jeun, un mardi. Nous n'avons pas bu ce soir-là et nous ne buvons pas ces soirs-là : c'est ligne deux, et c'est une décision qu'on prend à froid ou qu'on ne prend pas.
Hélène a quarante-deux ans et quatorze ans de mariage avec moi. Ce n'est pas elle qui a demandé. C'est moi. Je le précise parce que tout le monde suppose l'inverse, et parce que ça a mis un an et demi à sortir de ma bouche : que ce qui m'excite le plus au monde, depuis toujours, c'est de la voir désirée par quelqu'un d'autre. Pas trompé. Vu. Il y a une différence, et elle tient dans une feuille A4.
Yann a trente-six ans. On l'a rencontré deux fois avant ce soir : un café en octobre, où on a surtout parlé de nous et un peu de lui ; un dîner en novembre, où il a posé plus de questions que nous. C'est ce qui m'a décidé. Un homme qui pose des questions avant, c'est un homme qui en posera pendant.
Le mot est « bagage ». Il est à nous trois, à égalité — j'ai insisté là-dessus jusqu'à ce que ça devienne pénible. N'importe lequel des trois le dit, tout s'arrête, personne ne demande pourquoi.
Je l'entends monter l'escalier.

Il entre, il enlève son manteau, il dit bonsoir comme on dit bonsoir. C'est absurdement ordinaire et mon cœur cogne comme un tambour.
Hélène l'embrasse dans le couloir. Pas longtemps. Juste assez pour que je comprenne que la soirée a commencé et que je ne suis plus celui qui décide de rien.
Je vais m'asseoir dans le fauteuil.
C'est ma place, je l'ai écrite, colonne de gauche, en toutes lettres : reste où tu es. Trois mots que j'ai relus cent fois avant de les montrer à quelqu'un. Hélène me les rend maintenant, de la voix la plus douce qu'elle a :
— Reste où tu es.
Et ces trois mots me traversent comme une décharge, parce que ce sont les miens et qu'elle vient de me les remettre en main propre.
Ils se déshabillent près du lit et je regarde ma femme faire quelque chose que je ne l'ai jamais vue faire : découvrir un corps. Elle prend son temps. Elle regarde ses épaules, elle pose une main à plat sur son ventre, elle a ce petit rire dans la gorge quand quelque chose lui plaît vraiment. Je connais ce rire par cœur. Je ne l'ai jamais entendu adressé à quelqu'un d'autre et c'est comme entendre une chanson familière dans une langue étrangère.
Elle s'agenouille. Elle le prend dans la bouche, sans préambule, et Yann pose une main sur le montant du lit.
Je suis dur depuis qu'il a franchi la porte.
Je m'ouvre le pantalon et je me prends en main sans quitter Hélène des yeux, et à cet instant très précis je comprends une chose que dix-huit mois de discussions ne m'avaient pas apprise : je ne suis pas en train de perdre quelque chose. Je suis en train de la voir en entier. Quatorze ans qu'elle jouit à côté de moi, et jamais devant moi.
— Doucement, dit-elle en relevant la tête. Doucement, on a la nuit.
Elle se relève, elle le fait basculer sur le lit et elle monte sur lui, et la première chose qu'elle fait une fois qu'il est en elle, c'est tourner la tête vers le fauteuil.
Elle me cherche. Elle me trouve. Elle ne me lâche plus.
Alors elle bouge. Lentement d'abord, puis avec cette façon très particulière qu'elle a de chercher son angle à elle, celui qu'elle a mis quinze ans à m'expliquer, et je vois le moment exact où elle le trouve parce que sa bouche s'ouvre sans qu'aucun son ne sorte.
— Marc.
— Oui.
— Dis-le.
— Ne t'arrête pas pour moi.
C'est ma phrase. Colonne de gauche, quatrième ligne. Je l'ai écrite un soir de février dans la cuisine, tout seul, et j'ai eu honte pendant trois jours. Là, dite à voix haute dans ma propre chambre, elle me fait l'effet d'une main.
Elle ne s'arrête pas.
Yann remonte ses mains sur ses hanches et donne un coup de reins vers le haut, et le bruit que fait ma femme à ce moment-là n'est pas un bruit que je connais.
Puis il tourne la tête vers moi.
— Marc. Ça va ?
Il a demandé sans s'arrêter, presque essoufflé, les yeux dans les miens. Et je crois que c'est ça, en réalité, qui rend la soirée possible : qu'un homme qui est en train de baiser ma femme prenne trois secondes pour vérifier que je vais bien.
— Ça va, je dis. Vert.
Hélène pose une main sur la poitrine de Yann pour l'immobiliser une seconde. Elle sort du jeu, complètement, le temps d'une question :
— Tu es sûr ? On peut tout arrêter, tout de suite, ça ne coûte rien.
— Je suis sûr. Je n'ai jamais été aussi sûr de ma vie. Continue.
Elle me sourit. Elle rentre dans le jeu comme on referme une porte.
Ce qui suit dure longtemps et je ne saurais pas le raconter dans l'ordre. Elle change de position deux fois. À un moment elle se retrouve à quatre pattes, tournée vers la fenêtre, donc vers moi, et elle garde les yeux ouverts pendant tout le reste ; je vois son visage se défaire par étapes, la mâchoire d'abord, puis le front, et je reconnais chaque étape parce que je les ai vues mille fois et jamais d'aussi loin.
Elle jouit en disant mon prénom.
Pas le sien. Le mien. Elle ne l'a pas fait exprès et c'est pour ça que ça compte, et je viens presque au même moment, dans ma main, dans le fauteuil, sans un bruit, la nuque contre le dossier et les yeux qui piquent d'une façon que je n'avais pas prévue.
Yann finit peu après, le front dans le dos d'Hélène, et il dit son prénom à elle, ce qui est exactement ce qu'il devait faire.
Et puis plus rien. Trois respirations dans une chambre.
Il y a une carafe d'eau sur la commode, préparée par moi cet après-midi, en même temps que le fauteuil. Je la fais passer. Personne ne trouve ça bizarre.
Yann s'assoit au bord du lit et il ne s'habille pas tout de suite — ligne huit de la feuille, écrite par lui : on ne part pas en trente secondes. On parle vingt minutes. De rien. Du fauteuil, justement, et du temps que j'ai mis à trouver l'angle, ce qui fait rire Hélène jusqu'aux larmes. Il pose une question, une seule, et c'est la bonne :
— Et toi, ce soir, tu as eu ce que tu voulais ?
— Plus.
Il se rhabille. Hélène l'embrasse sur la joue à la porte, je lui serre la main, et ça se termine comme se terminent les bonnes soirées : par quelqu'un qui descend un escalier en faisant du bruit.

Après, on change les draps. C'est prosaïque et c'est la meilleure partie. On les change à deux, chacun de son côté du lit, et elle m'attrape le poignet au moment où je tends la housse.
— Viens là.
On finit couchés en travers, elle contre moi, ma main dans ses cheveux, la fenêtre encore ouverte sur le froid.
— Tu as pleuré, elle dit.
— Un peu.
— Bien ou mal ?
— Bien. Je crois que je n'avais jamais eu aussi peu peur.
Elle réfléchit longtemps.
— On garde la ligne quatre ?
— On garde la ligne quatre.
— Et le fauteuil ?
— Le fauteuil reste où il est.