18+

Fiction érotique EXPLICITE réservée aux adultes — scènes sexuellement explicites ; tous les personnages sont majeurs et consentants.

Le deuxième oui

Repères
IntensitéNIVEAU 2 — Initié·e
RegistreEXPLICITE
CWscènes sexuellement explicites, dynamique de pouvoir consentie, menottes douces aux poignets, ordres assumés, sexe oral
Mention 18+Récit 18+ — personnages adultes et consentants
GenreBDSM soft
NarrationHistoire racontée
Durée de lecture≈ 5 min
Illustration : une petite clé posée dans la lumière de la lampe de chevet ; sur le seuil de la chambre, deux hommes se font face, l'un pose une question, l'autre sourit, surpris

Basile a dit oui trop vite, et je l'ai su avant lui.

C'était un mardi. Vingt et une heures dix, le lave-vaisselle finissait son cycle dans la cuisine, rien n'était prévu, et j'avais posé la question comme on demande s'il reste du pain.

On a une liste. Elle n'est écrite nulle part : on se l'est dite une fois, à voix haute, sur l'autoroute, un dimanche où il pleuvait trop pour parler d'autre chose. Deux heures depuis Clermont. Quand on est arrivés, chacun savait ce que l'autre voulait, ce qu'il ne voulait pas, et ce qui restait à discuter. On n'a jamais eu besoin de la refaire.

Il a trente-trois ans, j'en ai trente-huit, on vit ensemble depuis six.

On a aussi un mot. Pamplemousse. C'est Basile qui l'a choisi, en expliquant qu'aucune phrase sérieuse ne survit à ce mot-là. Il ne s'en est jamais servi.

Les menottes sont dans le tiroir du bas, doublées de mouton, achetées un samedi après-midi comme on achète une lampe. La clé, elle, ne reste jamais avec elles : je la pose sur la table de nuit, en évidence, avant de commencer. C'est ma règle à moi. Basile a la sienne, qu'il n'a jamais formulée : il vérifie toujours qu'elle y est. Il croit que je ne le vois pas.

Ce soir-là, j'ai dit « ce soir ? » et il a dit oui avant la fin du mot.

Je n'y ai pas pensé tout de suite. J'ai rangé deux verres, j'ai éteint la lumière du couloir, et quelque part entre les deux, le oui m'est revenu et il ne sonnait pas juste. Trop rapide. Trop propre. Le genre de oui qu'on donne à une question qu'on a déjà entendue.

Je l'ai fait venir dans la chambre sans rien expliquer.

— Enlève ton tee-shirt.

Il l'a enlevé. Il l'a laissé tomber par terre au lieu de le plier, ce qui chez lui veut dire beaucoup.

— Le reste.

Il a obéi vite, bien, en me regardant, avec ce demi-sourire qu'il a quand il aime l'endroit où on va. J'ai pris son poignet, je l'ai retourné, j'ai suivi la veine avec le pouce et je l'ai senti respirer moins profond.

Tout était exactement comme il faut. Et le oui de la cuisine était toujours là, en travers.

— Regarde-moi.

Il a levé les yeux.

— Tu veux, ou tu es d'accord ?

Il a mis trois secondes. Trois secondes, c'est très long quand on est nu debout devant quelqu'un.

— C'est une vraie question ?

— C'est la vraie question.

— Alors je veux. Mais tu me demandes trop.

Je n'ai rien dit.

— Tu m'as demandé quatre fois depuis samedi, Étienne. À un moment je réponds oui pour que tu arrêtes de demander.

J'ai encaissé ça debout, avec son tee-shirt sur le pied. C'était le reproche le plus désagréable qu'on m'ait fait depuis longtemps, parce qu'il était juste. Demander, ça me rassurait. Ça ne le rassurait pas, lui : ça lui remettait dans les mains la décision qu'il m'avait justement confiée. Un filet qu'on retend toutes les dix minutes n'est plus un filet, c'est quelqu'un qui veut être sûr de ne pas être responsable.

— D'accord, j'ai dit. Alors dernière question de la soirée. Le mot marche toujours ?

— Il marche toujours.

— Bien.

Je n'ai plus rien demandé.

Illustration : debout près du lit, un homme tient doucement le visage de son compagnon d'une main et cherche son regard pour poser la question une deuxième fois

J'ai ouvert le tiroir. J'ai posé la clé sur la table de nuit, et j'ai attendu, exprès, qu'il l'ait regardée.

— Les poignets.

Il les a tendus devant lui. Le mouton d'abord, le métal après ; j'ai passé deux doigts sous chaque bracelet, comme toujours.

— Serre les poings. Ouvre.

Il a serré, il a ouvert. Tout allait bien. Il attendait la suite avec une patience qui n'avait plus rien à voir avec la politesse de tout à l'heure.

— À genoux.

Il est descendu. Il a laissé ses mains liées reposer sur ses cuisses, et il a attendu que je vienne, parce qu'il sait très bien que je ne me presse jamais.

Je me suis avancé. J'ai pris son menton.

— Doucement. Doucement d'abord.

Il a été doux, longtemps, exactement comme demandé, et la difficulté a été entièrement pour moi. J'ai regardé ses poignets bouger ensemble, obligés d'aller au même endroit en même temps. J'ai regardé sa nuque. À un moment il a levé les yeux sans s'arrêter, et il a fallu que je pose la main au mur.

— Plus vite.

Il est allé plus vite. Il a changé l'angle de trois centimètres et j'ai entendu ma propre respiration se casser en deux.

— Arrête.

Il s'est arrêté net, la bouche encore ouverte, essoufflé, ravi. C'est le moment que je préfère et je ne l'ai jamais dit à personne : celui où il a la preuve, à mes dépens, de ce qu'il me fait.

Je l'ai remis debout. Je l'ai poussé sur le lit. J'ai pris la clé et je l'ai libéré, un poignet puis l'autre, et il a protesté d'un son sans consonnes.

— Chut. J'en ai besoin.

C'était vrai. Je voulais ses mains sur moi pour la suite, et je voulais aussi qu'il sache que le métal partait quand je le décidais et pas quand il l'avait mérité.

Je suis descendu. Ma bouche, puis ma main, puis les deux, et j'ai fait durer ça bien au-delà du raisonnable. Il a d'abord essayé de rester tranquille — c'est plus fort que lui, il essaie toujours. Puis il a laissé tomber. Ses talons ont cherché le matelas. Il a dit mon prénom deux fois, et la deuxième fois n'avait plus rien d'un prénom.

Je l'ai regardé jouir de tout près. Le ventre qui se creuse, la main qui se referme sur le drap, la seconde exacte où le visage s'ouvre et où plus personne n'est en représentation. Il n'y a rien que je préfère voir.

Après, il m'a attrapé par la hanche et m'a tiré sur lui sans un mot, ce qui, dans notre langue à nous, se traduit par « maintenant à toi et tais-toi ».

Sa main était encore chaude. J'ai tenu peut-être une minute. Ça s'est ramassé quelque part très bas, ça a monté d'un seul bloc, sans palier, et pendant trois ou quatre secondes je n'ai plus été le responsable de quoi que ce soit dans cette chambre — ce qui est, je crois, ce que je viens vraiment chercher.

Après, il y a eu de l'eau, une couverture ramenée du canapé, et à onze heures et quart deux tartines de pain beurré mangées assis par terre contre le lit, parce que c'est ce qu'on fait.

Illustration : assis par terre contre le lit sous une couverture, un homme tourne le poignet nu de son compagnon vers la lumière, tartines et verre d'eau posés à côté

Je lui ai pris les poignets et je les ai retournés vers la lumière. Rien. La peau tiède à l'endroit du mouton, et c'est tout. Il m'a laissé regarder sans se moquer, ce qui est sa façon de dire qu'il trouve ça bien.

— Tout à l'heure, il a dit. Quand tu t'es arrêté pour me poser la question.

— Oui.

— Tu as bien fait. Et tu as bien fait de ne plus la poser après.

J'ai mis un temps à répondre. Personne ne prévient qu'on a besoin d'entendre ça, quand on est celui qui donne les ordres — que le doute reste dans la pièce une bonne heure après que tout le monde a fini, et qu'il ne s'en va pas tout seul.

— J'avais besoin de ce que tu viens de dire.

— Je sais. C'est pour ça que je l'ai dit.

Je suis resté là un moment à penser à ce que devient le désir au bout de six ans, quand plus rien n'est une découverte et qu'il faut donc que quelque chose d'autre prenne le relais. Chez nous, ce quelque chose tient dans une clé posée sur une table de nuit et dans un mardi soir où rien n'était prévu.

Le lave-vaisselle a fini son cycle depuis longtemps.

Aucun de nous deux ne se lève.