
— De moi.
— De toi.
Elle le dit sans dureté, du ton dont elle annonce qu'un dos de cuir ne tiendra pas. Dehors il pleut sur la cour ; la tasse me chauffe les paumes et je ne la bois pas.
— Explique.
— À un moment, tu m'as regardée et je n'ai pas su ce que tu voulais. — Elle cherche, elle trouve, elle pose le mot au millimètre. — Pas ce que tu pensais. Ce que tu voulais. Depuis quinze ans, je lis ça sur toi à la seconde. Hier soir, il y a eu trois secondes où j'ai eu devant moi un homme que je ne connaissais pas, et j'étais à quatre pattes dans notre chambre avec quelqu'un d'autre.
— Je n'ai rien fait.
— Je sais. C'est pire. Tu n'as rien fait et tu n'as rien montré.
Je réponds la seule chose que j'aie, et elle ne vaut rien :
— J'étais bien.
— Je te crois. — Elle repose sa tasse. — Mais je ne veux pas apprendre au débrief que tu étais bien. Je veux le voir pendant. Sinon ce n'est plus un jeu à trois, c'est moi qui travaille devant un jury.
À quarante-deux ans, j'ai appris à faire taire à peu près tout ce qui monte. C'est le métier : on n'accorde pas une corde qui vibre encore, on attend qu'elle se calme. Ce que ce métier ne m'a jamais appris, c'est qu'une corde qui se calme toute seule ne se calme pas — elle se tait.
Je dis que je ferai attention. C'est une phrase de menteur poli. Margaux le sait, et elle laisse passer, et c'est là que la semaine commence à mal tourner.
Elle dure six jours, cette semaine, et elle est pleine de rien.
Nous sommes très gentils. Nous parlons des courses, d'un cahier de garde qui se détache, du la du demi-queue municipal qui redescend malgré tout ce que je lui fais. Margaux a trente-sept ans et douze années d'atelier derrière elle, et je sais parfaitement, quand elle range ses outils dans un ordre qui n'est pas le sien, qu'elle attend un mot de moi. J'attends aussi. Nous attendons chacun de notre côté, dans la même maison, comme avant l'assiette.
Le mercredi soir, elle dresse trois couverts.
Elle le fait sans un mot, en rentrant de l'atelier, et elle pose l'assiette au bout, à sa place, avec le verre. Il n'y a pas de samedi, pas de rendez-vous, pas de message : c'est un mercredi ordinaire, il pleut encore, et le troisième couvert est mis pour personne.
Je regarde cette assiette pendant tout le repas et je ne demande rien.
Elle ne la range pas en débarrassant. Elle laisse la petite lampe du bout allumée, comme le tout premier soir — et cette fois elle ne me regarde pas, et cette fois je sais que ce n'est pas une invitation. C'est une question posée en faïence, et je n'y réponds pas non plus.
À onze heures, dans la chambre, c'est elle qui pose la vraie.
— On dresse trois couverts ?
— Deux, je dis. Ce soir, deux.
— À froid ?
— À froid.
Elle tourne son anneau d'un demi-tour, du pouce. Le croissant pâle apparaît sous la lampe.
— Alors dis-moi ce qu'on joue.
— Rien de spécial. Toi et moi.
— « Rien de spécial » n'est pas un programme, Antoine.
— Toi et moi. C'est le programme.
Elle me regarde une seconde de trop, et elle accepte — et cette seconde, plus tard, on la reverra.
Elle se déshabille, moi aussi, et nous nous retrouvons dans notre lit comme dans quinze ans de mardis. Sa peau est fraîche du couloir. Elle prend ma main et la met où elle veut ; son sexe est ouvert avant que j'y arrive, et elle a ce rire de gorge, deux notes, quand mes doigts trouvent leur mesure. À l'intérieur de son coude gauche il y a une plaque de peau plus rêche que le reste, tannée par douze hivers de colle, et c'est là que ma bouche va toujours en premier, depuis toujours, sans que j'aie jamais su pourquoi.
Tout va bien. Tout va très bien pendant dix minutes.
Puis elle monte sur moi, et je suis en elle, et elle commence à bouger comme elle sait — et l'image arrive. Elle ne s'annonce pas. Un fauteuil trop bas, un creux au-dessus d'une clavicule qui se remplit et se vide, et ma femme qui regarde quelqu'un d'autre par-dessus mon épaule dans une pièce où je ne suis pas.
Ce n'est pas la jalousie que j'attendais : c'est une main froide posée au milieu du dos.
Et au lieu de me taire — au lieu d'attendre la table, au lieu de faire ce que six chapitres de ma vie m'ont appris à faire — j'ouvre la bouche, et ce qui sort est la pire phrase que j'aie jamais dite à ma femme.
— Dis-moi que tu arrêterais tout si je le demandais.
Le mouvement s'arrête.
Il ne s'arrête pas d'un coup : il s'arrête comme une machine qu'on débranche, par inertie, deux mouvements plus lents, puis rien. Elle reste assise sur moi, mon sexe encore en elle, les paumes ouvertes sur ma poitrine, et je sens sous mes mains tout son dos se refroidir de haut en bas.
Elle ne dit rien pendant très longtemps.
Je sais, à sa mâchoire, que le mot est là. Il est dans sa bouche, il a la place, il n'attend qu'un souffle. Je le vois arriver et je ne fais rien pour l'aider.
Elle ne le dit pas.
Elle se soulève, se met sur le côté, tire le drap sur elle, et elle dit d'une voix plate, celle du devis :
— Non.
— Non quoi ?
— Non, je ne te le dis pas. Ni ce soir ni jamais, et surtout pas comme ça.

Nous descendons à deux heures du matin.
Ce n'est pas décidé : nous nous retrouvons en bas, l'un après l'autre, comme deux personnes qui ne peuvent pas dormir dans le même lit. La petite lampe brûle toujours sur l'assiette du mercredi. Margaux sort le carnet, s'assoit à angle droit — la place d'où l'on voit à la fois l'autre et le bout de la table — et elle ne l'ouvre pas.
— D'abord moi, dit-elle. Parce que ma faute est plus grave que la tienne et qu'elle passe en premier.
— Ta faute ?
— J'ai eu le mot dans la bouche. Il y était. — Elle pose deux doigts sur sa lèvre, du geste dont on montre une écharde. — Et je ne l'ai pas dit.
— Tu n'étais pas obligée.
— Si. C'est la seule chose dans cette maison qui soit obligatoire. — Elle ouvre le carnet à la page des règles, la retourne vers moi, et pose l'ongle sur la ligne encadrée deux fois. — Ce mot n'est pas là pour les catastrophes, Antoine. Il est là pour les secondes comme celle-là. Je ne l'ai pas dit parce que j'ai eu peur que tu croies qu'il était contre toi. C'est l'erreur à ne jamais faire. Si je le garde pour quand ça ira vraiment mal, il n'existera plus quand j'en aurai besoin.
Elle écrit une ligne dessous, à l'encre, en toutes lettres : le mot ne se garde pas. Elle le date.
— Maintenant toi.
Alors je dis la mienne, et elle est longue à sortir.
Je dis que ce que j'ai demandé là-haut n'est pas une demande, c'est une facture. Que je voulais une preuve, au milieu d'un acte, ce qui est la définition exacte de ce que la page interdit — rien qui ne soit décidé à froid, et rien qui soit un cadeau. Que j'ai transformé sa jouissance en ardoise.
— Oui, dit-elle. Voilà. C'est ça que tu as fait.
Elle ne l'adoucit pas. Je lui en suis reconnaissant.
Et puis, parce qu'il est deux heures du matin et qu'il n'y a plus d'endroit où le poser ailleurs, je raconte la chose que je n'ai jamais racontée.
— Le mariage de ta cousine. Il y a quinze ans, ou quatorze.
— Le mariage ?
— Il y avait un type à notre table. Chemise ouverte, l'air de tout savoir. Il t'a fait rire pendant deux heures et je n'ai pas placé un mot. Je n'ai pas dormi trois nuits. Trois. Je comptais les heures au plafond, je refaisais les phrases que j'aurais pu dire.
Margaux me regarde de l'œil qu'elle pose sur un meuble qu'elle croyait connaître et dont elle découvre le dessous.
— Tu ne m'as jamais rien dit.
— Non. Ni ce jour-là, ni après. Et tu sais ce qui est terrible ? Ce n'est pas d'avoir été jaloux. C'est que je ne l'ai jamais décidé. Je n'ai pas choisi de me taire, un soir, en pesant le pour et le contre. Le silence s'est déposé, tout seul, comme la poussière sur un cadre. Quinze ans plus tard, tu as mis une assiette au bout de la table pour l'enlever, et moi, mercredi, j'ai commencé à en redéposer.
Elle reste très longtemps sans bouger.
— Voilà pourquoi j'ai eu peur samedi, dit-elle enfin. Ce n'était pas ton visage. C'était le silence en dessous. Je l'ai reconnu, et je ne savais pas d'où.
Elle referme le carnet, le pousse au milieu de la table, à côté de l'assiette vide.
— On n'écrit pas de règle ce soir. Celle qu'il faut existe déjà : rien en secret. Elle vaut pour lui, elle vaut pour toi, et personne ne l'avait mise à ton nom.
Elle ne remonte pas. Elle vient s'asseoir à côté de moi, sur l'autre chaise, et met ses pieds sur mes genoux, et nous restons là dans une cuisine qui sent le café de demain.
Ce qui suit ne ressemble à rien de ce que nous faisons d'habitude, et c'est pour ça que je le garde.
Elle enlève son tee-shirt sans se lever. Ses tétons se ferment au froid de la cuisine avant que je l'aie touchée, et ça n'a rien à voir avec moi : c'est la maison, à deux heures, en novembre. Je fais glisser ma main du talon jusqu'au genou, et je m'aperçois à mi-chemin que je n'ai pas posé la main sur ma femme sans intention depuis des semaines. Sa peau est froide en surface et chaude dessous, comme une table qu'on rentre du dehors. Je trouve la plaque rêche à l'intérieur de son coude gauche — douze hivers de colle — et j'y reste, le pouce dessus, et elle ferme les yeux.
— Là. Reste là un moment.
Je reste. Ma paume remonte l'avant-bras à contre-poil, redescend, et je sens sous mes doigts le grain changer trois fois entre le poignet et le pli du coude : le lisse, le rêche, le très fin. Je n'ai jamais eu le temps de savoir ça d'elle. On croit connaître un corps parce qu'on sait où il jouit.
Elle se laisse glisser de la chaise sur le tapis de l'entrée, que j'ai tiré jusque-là. Le carrelage nous mange les genoux et on s'en moque. Sa bouche a le goût du café de tout à l'heure ; sa nuque, celui du sel de la nuit. Elle est lourde contre moi d'une manière qu'elle n'a jamais le soir, quand tout est prévu — c'est un poids qui s'abandonne au lieu de se poser.
Ma main descend à plat sur son ventre et s'arrête au bord. Elle ne dit rien, elle écarte les cuisses d'un rien, et son sexe est chaud sous ma paume, et lent, et il n'y a rien du tout à prouver. Je la touche comme on cherche un la : sans appuyer, en écoutant ce qui répond.
— Plus bas, dit-elle. Non. Là.
J'y vais. La peau du dedans de ses cuisses a la température de l'intérieur d'un lit ; la mienne, dessous, celle du carrelage. Elle rit une fois, très bas, parce que nos deux froids ne sont pas les mêmes.
Puis je descends et je la lèche à sa mesure, celle qu'elle m'a apprise il y a une vie et que je n'ai jamais eu besoin de réviser. Elle me laisse faire longtemps sans rien commander du tout, ce qui chez elle est un aveu complet ; sa main se pose sur ma nuque et n'appuie pas. Le goût de sa peau du soir change à mesure — le sel d'abord, puis autre chose en dessous, plus ronde, que je connais depuis quinze ans et que je ne saurais dire à personne.
Son ventre travaille sous mon autre main. Ce n'est pas la vague qui monte : c'est le corps qui se détend par étages, un cran, un cran, et à chaque cran il sort d'elle un peu d'air et pas un mot.
— Viens.
Elle me tire à elle. Je la pénètre sur le tapis de l'entrée, à deux heures et demie du matin, dans une maison où une assiette vide veille sous une petite lampe. Elle m'enferme avec les jambes. Le va-et-vient s'installe et ne cherche rien : pas de programme, pas de troisième, pas de minuteur — il est resté sur la table, à trois mètres, et personne ne l'a remonté.
Elle ouvre les yeux et elle les garde ouverts.
— Je ne veux pas que tu arrêtes, dit-elle contre ma tempe. Je ne veux pas que tu demandes. Je ne veux pas que ce soit un cadeau. Je veux juste que tu sois là quand tu es là.
— Je suis là.
— Dis-le encore une fois, et après ne dis plus rien.
— Je suis là.
Alors je ne dis plus rien, et il n'y a plus que le carrelage sous mes genoux, la chaleur d'elle autour de moi, l'odeur de colle qui remonte de son bras à chaque fois qu'il bouge, le radiateur qui claque une fois dans le couloir, et ce corps que je croyais savoir par cœur et dont je découvre à trois heures du matin qu'il a trois grains de peau différents entre le poignet et le coude ;
et elle jouit contre moi sans un mot, les doigts serrés dans mes cheveux, une longue vague qui prend tout et repart en remontant, et je la suis presque aussitôt, la bouche dans son cou, pendant que sa main libre cherche à tâtons le bord du tapis et le tient ;
et après, il n'y a plus rien.
Rien du tout.

Le jeudi matin, la règle trois, dans les formes — et il n'y a rien à débriefer d'un jeu, puisqu'il n'y a pas eu de jeu. Nous débriefons quand même. C'est peut-être la fois où ça sert le plus.
Margaux range l'assiette du mercredi dans le buffet, sans commentaire. Je range le minuteur. Elle dit qu'elle écrira à Gabriel dans la journée pour lui raconter la semaine — toute la semaine, ma phrase comprise — parce que c'est sa règle à lui et qu'elle vaut dans ce sens-là aussi. Je dis oui. Ça me coûte, et je dis oui.
C'est en m'asseyant que je le vois.
Les deux tasses sont déjà sur la table. Pas sorties ce matin : sorties hier. Elles ont la fine poussière du buffet sur le bord et un rond de sec autour, à l'endroit où elles ont passé la nuit.
— Tu les avais sorties avant de monter.
— Oui.
— Avant. Avant qu'on monte, avant que je dise ce que j'ai dit.
— Oui.
— Pourquoi ?
Margaux met ses deux mains autour de la mienne, qui est froide.
— Parce que depuis quinze jours, je les sors le soir au lieu du matin, dit-elle. Et je ne me suis pas demandé pourquoi une seule fois.