18+

Fiction érotique EXPLICITE réservée aux adultes — scènes sexuellement explicites ; tous les personnages sont majeurs et consentants.

Chapitre 5 — Le minuteur

Repères
IntensitéNiveau 4 – Cuckolding modéré
RegistreEXPLICITE
CWpartage consenti et jalousie travaillée (cuckolding, cadre négocié), voyeurisme et écoute consentis, scènes sexuelles explicites entre partenaires, acte entre une partenaire et un tiers entendu et non vu (cadre négocié à trois), masturbation
Mention 18+Récit 18+ — personnages adultes et consentants
RomanLe Troisième Couvert — chapitre 5/10
TypeRoman · chapitre 5/10
OrientationHétéro
NarrationPOV
ThèmesCuckolding
Durée de lecture≈ 9 min
Illustration : une longue table de chêne restaurée, dressée pour trois dans une cuisine au soir, l'assiette du bout sous la lampe, un minuteur de cuisine à cadran crème posé au centre, encadrement de feuillages dorés

L'alliance est restée à l'envers six jours.

Personne n'en a parlé. Elle a fait ses journées, ses livres, ses courses avec la pierre tournée vers la paume, et moi j'ai regardé cette main-là partout où elle allait, sur une tasse, sur un interrupteur, sur mon dos, en me disant chaque fois : la porte est ouverte, et elle est ouverte depuis samedi.

Le jeudi, la table est rentrée.

Gabriel l'a apportée dans une camionnette, avec un diable et deux sangles, et il a refusé qu'on l'aide pour la dernière marche. Trente-cinq ans et un établi qui en a le double : il porte un plateau de cent kilos comme on rend un objet à quelqu'un. Il l'a posée, remontée, calée, vérifiée d'un coup de niveau, et il a passé la paume à plat sur la fente réparée, une fois, longuement, pour nous montrer que ça ne s'accrochait plus.

— Elle ne se verra plus qu'en biais, à la lumière du matin, a-t-il dit. C'est ce que je peux faire de mieux. On n'efface pas, on tient.

Nous avons mangé dessus le soir même. Elle sentait le vernis neuf, faiblement, sous la nappe — une odeur d'atelier dans notre cuisine : celle que je redoutais, et celle que j'espérais.

Le samedi, Margaux dresse trois couverts sur la table de famille.

C'est la première fois. Jusqu'ici l'assiette du bout a vécu sur du provisoire : la grande, la vraie, celle où quatre générations ont posé leurs coudes, ne l'avait jamais portée. Elle la pose sous la suspension, au bout, à la place qui existe pour ça depuis un siècle et que personne n'avait servie.

Gabriel arrive à huit heures. On dîne, et le dîner est court : nous savons tous les trois pourquoi nous sommes assis là, et personne ne fait semblant du contraire. C'est Margaux qui pose la question, à froid, en repoussant son assiette.

— On dresse trois couverts ?

— Ils sont dressés, dit Gabriel. Oui.

— Alors ce soir, voilà ce qu'on joue, et on ne joue rien d'autre.

Margaux a trente-sept ans, dont douze à recoudre des dos de livres, et quand elle énonce un programme elle a la voix qu'elle prend pour dicter un devis : nette, sans musique.

— Vous montez avec moi. Tout est permis entre nous deux, sauf ce dont on a parlé jeudi au téléphone, à trois, et qui reste non. Antoine ne monte pas. Il sera sur l'escalier.

— Je sais où il est, dit Gabriel. C'est pour ça que je viens.

Il le dit sans emphase, en regardant son verre, et pourtant c'est la phrase la plus nue de la soirée. Je la range quelque part où je pourrai la reprendre plus tard.

— Il entendra tout, reprend Margaux. La porte sera fermée et elle ne sera pas fermée à clé. La règle est : il n'entre pas.

— Et s'il entre ? demande Gabriel.

— Il n'entre pas.

À quarante-deux ans, on croit connaître le son de sa propre maison. Je suis assis à ma table, celle qui vient de revenir, et je m'entends dire :

— Je n'entre pas.

Alors elle remonte le minuteur. Le cadran crème fait son bruit de ressort qu'on tend, cinq tours, et elle le tourne vers nous pour qu'on voie le chiffre.

— Quarante minutes. Quand il sonne, c'est fini, où qu'on en soit. Et il sonnera là-haut, cette fois — il a été monté.

Elle tourne son alliance d'un demi-tour, du pouce, alors qu'elle était déjà tournée depuis six jours ; le geste ne sert donc à rien, sauf à être fait devant moi, ce qui était la demande. Le petit croissant de peau claire attrape la lampe.

— Amaryllis, dit-elle. Les trois. Toujours.

— Amaryllis, dit Gabriel.

— Amaryllis, je dis.

Ils montent. Elle devant, lui derrière, et il pose la main sur la rampe à l'endroit exact où je pose la mienne tous les soirs.

Illustration : un escalier de bois vu depuis une marche basse, un rai de lumière chaude sous une porte close en haut des marches, une rampe patinée, ombres de feuillages sur le mur, minuteur de cuisine posé sur une marche

Je m'assois sur la troisième marche.

La quatrième parle — je l'évite depuis quinze ans quand je descends boire de l'eau la nuit. Ce soir, c'est la seule chose de la maison qui me protège : tant que je reste sur la troisième, personne, là-haut, ne sait où j'en suis.

La porte se ferme. Pas de clé. Un déclic de pêne, rien de plus, et il faut se rappeler qu'un pêne, ça se pousse d'un pouce.

D'abord il n'y a rien. Trente secondes de rien, et ces trente secondes-là sont les plus longues de ma vie d'homme. Puis le plancher travaille, deux fois, à l'endroit du tapis — quelqu'un a changé de pied. Une boucle de ceinture touche le sol : je reconnais ce bruit, je le fais moi-même quatre fois par semaine, et il ne m'avait jamais rien fait.

Ensuite la voix de Margaux, trop basse pour les mots, et à la fin de la phrase une remontée : une question. Je n'ai pas besoin des mots. Depuis quinze ans je sais, à la courbe, quand ma femme demande la permission de quelque chose et quand elle la donne. Elle vient de la donner.

Et mon corps décide avant moi.

Je bande depuis la cuisine, depuis le minuteur, peut-être depuis jeudi. Ma main descend, ouvre, et je prends ma bite dans ma main sur la troisième marche de mon escalier, l'oreille tournée vers ma chambre, et je n'ai honte de rien. C'est la première fois que ce mot-là arrive tout seul dans ma tête, sans que personne me l'ait donné à répéter : le vocabulaire du jeu a quitté la chambre, il est monté dans l'escalier avec moi.

Le lit prend le relais. Ce n'est pas un rythme tout de suite : ce sont des reprises, des irrégularités, un poids qui se déplace et qui cherche. Puis ça se cale — et ma main se cale dessus sans que je l'aie décidé, lente, sèche, à peine fermée.

Alors je fais la seule chose que je sache faire : j'écoute, et je trie.

Il y a la respiration de Margaux, que je connais mieux que la mienne, et qui vient de passer dans le registre où elle ne s'occupe plus de personne. Il y a plus bas une haleine plus courte, qui n'est pas à elle, et qui a le droit d'être là parce que c'est écrit et parce que j'ai dit oui à voix haute, à cette table, il y a une heure. Et il y a le troisième son, celui que je n'avais pas prévu : le tissu. Un drap qui bouge sous deux corps fait un bruit énorme quand on est assis dans le noir sur une marche. Ma bite bat dans mon poing chaque fois que le drap parle.

Je ne cherche rien. Je tiens.

Sous mes côtes, la corde de basse est là — évidemment qu'elle est là. Elle a pris toute la place les trois premières minutes, elle m'a serré la gorge, j'ai eu froid dans le creux des coudes, et ma main s'est arrêtée toute seule pendant ce temps-là. Puis elle a tenu sans casser, et je n'ai rien fait pour l'étouffer, et j'ai fini par entendre ce qu'elle est vraiment : le bas du morceau. Ce qui joue par-dessus n'est pas de la victoire. C'est de la fierté, ça ne me ressemble pas, et c'est là quand même : ma femme a demandé une chose difficile, dans les formes, et elle l'obtient dans sa maison, à sa table, à ses conditions. Je me branle là-dessus, sans presser, pendant que le plancher compte à ma place.

Puis la voix de Gabriel, plus distincte que le reste, parce qu'il parle en direction de la porte :

— Il entend ?

Un temps. Le plancher. Un temps.

— Il entend tout, répond Margaux.

Ma main s'arrête net, ma bite entière dans le poing — et ce n'est pas la phrase qui m'arrête, c'est ce qu'elle fait. Elle m'inclut. Personne, là-haut, ne joue à faire semblant que je n'existe pas. Je suis la troisième chose de cette chambre, et je suis dans l'escalier.

Ça repart. Ça repart plus fort, et cette fois Margaux fait du bruit, ce qui ne lui arrive presque jamais — pas des mots : des notes, courtes, tenues, montantes. Je connais la première. Je ne connais pas la deuxième. Et je me branle en cadence sur une note que ma femme n'a jamais chantée pour moi, et c'est là, très exactement, que ça fait mal et que ça fait tout le reste.

Je me lève.

Je monte les marches sans les compter, la quatrième parle et je m'en moque, et je suis devant ma porte, ma bite dans la main gauche et la droite sur la poignée. Elle est tiède. La lumière passe dessous en un fil jaune.

Un pouce. Il suffit d'un pouce.

Je reste là. Je sens sous ma paume le grain du laiton, et dans mon poing la cicatrice fine à la base du pouce droit — la corde de basse qui m'a ouvert la main à vingt-cinq ans — qui blanchit quand je serre. C'est à ce blanc-là que je me tiens.

Je n'entre pas. Ce n'est pas la règle qui m'arrête : la règle est une porte sans clé. C'est que je veux ce qu'il y a derrière, et que je le veux entier, décidé, à la table, à froid — pas volé sur un palier.

Alors je redescends, et je finis là, sur la troisième marche, la main serrée sur ma bite, l'oreille pleine de ma femme, dans un silence de tête que je n'ai jamais eu. Ça vient par en dessous, sans un bruit, très long : je jouis dans ma main pendant que ma femme jouit deux mètres au-dessus de moi, et ça me laisse plié en deux, le front sur les genoux, plus vide qu'après n'importe quelle nuit de quinze ans.

Le minuteur sonne au-dessus de moi.

Il sonne quatre secondes et quelqu'un l'écrase d'une main. Le plancher travaille. Une voix, deux voix, un rire de Margaux, bref, celui d'après. Il y a un temps de vêtements, très long, et je reste où je suis.

La porte s'ouvre.

Margaux sort la première, une chemise à moi sur les épaules, les cheveux collés aux tempes, et elle s'assoit à côté de moi sur la marche sans dire un mot. Elle sent une odeur qui n'est pas seulement la sienne. Mon sexe est encore dehors, ouvert dans ma main ouverte ; elle le voit, et elle ne dit rien du tout, et elle referme ma chemise dessus.

Gabriel descend derrière elle, habillé, le col de travers, et s'arrête une marche au-dessus de nous. Il ne me touche pas, il ne me tape pas sur l'épaule, il ne dit aucune des phrases que je redoutais.

— Ça va ? il demande. Et je veux la vraie réponse, pas la polie.

— Ça va, je dis. La basse a joué fort au début.

— Elle a joué seule ?

— Non.

— Bien. — Il descend deux marches. — Si un jour elle joue seule, tu le dis avant de le savoir tout à fait. Le bois, c'est pareil : la fente, on l'ouvre tôt.

Il s'en va, la porte d'entrée fait son bruit, et la maison redevient une maison.

Margaux tourne son alliance à l'endroit, du pouce, devant moi. Le croissant pâle disparaît sous l'anneau.

— Fermé, dit-elle.

Et elle m'embrasse là, sur la marche, avec un goût dans la bouche qui n'est pas celui du dîner — et c'est elle qui rouvre ma chemise, elle qui me remet debout, et nous ne montons pas plus haut que la cinquième marche, parce qu'elle s'y assoit et me tire à elle.

Elle est trempée, ouverte, brûlante ; mon sexe entre en elle sans que rien ait à être ajusté, et elle a un son que je ne lui ai jamais entendu, un son de soulagement franc. Nous baisons dans l'escalier, mal, à contretemps, une marche dans les reins, et c'est la meilleure chose qui nous soit arrivée depuis le premier soir de l'assiette. Elle me tient la nuque à deux mains pour que je ne baisse pas la tête.

— Dis-moi ce que tu as entendu, dit-elle contre ma bouche. Tout. Demain, à la table. Mais commence maintenant.

Alors je commence, et je jouis au milieu de la troisième phrase, et elle me suit là-dessus, sur ma voix, comme la première fois.

Illustration : deux tasses de café face à face au matin sur une longue table de chêne restaurée, un marque-page maladroitement relié en cuir clair contenant un copeau de bois, un minuteur de cuisine posé de côté, ombres de feuillage

Le dimanche matin, deux tasses sur la table de famille. La première fois qu'elle sert à ça depuis qu'elle est revenue.

Je lui donne le marque-page avant de parler. Le copeau de chêne du samedi de l'atelier, pris entre deux morceaux de cuir mince que j'ai coupés de travers, cousus à sept points quand il en fallait neuf, et dont la tranche fait des vagues. C'est laid. Margaux le tourne dans tous les sens, très sérieusement, comme elle jugerait le travail d'un confrère.

— Le cuir est bien choisi, dit-elle enfin. Tout le reste est à refaire.

— Je sais.

— Ne le refais pas.

Ensuite on se débriefe, et ça prend une heure. Je dis les trois premières minutes, le froid dans les coudes, la gorge. Je dis la fierté, qui m'a surpris. Je dis le drap, le son du drap, que je n'avais pas prévu. Je dis que je n'ai jamais, à aucune seconde, pensé à me comparer à lui — que ce n'est pas de ça qu'il s'agit, que ça ne m'a même pas effleuré, et que je le découvre en le disant.

Et je dis le reste.

— Je suis monté. J'ai eu la main sur la poignée.

Margaux repose sa tasse.

— Je sais. J'ai entendu la quatrième marche.

— Tu as entendu ?

— Tout le monde a entendu, Antoine. — Elle a le sourire qui monte à gauche. — Et personne n'a rien dit, parce que la porte était à toi.

Elle prend son carnet de relevés, l'ouvre à la page des règles, tourne, arrive à une page neuve.

— Alors on écrit quoi ?

Je regarde la fente réparée, qui ne se voit qu'en biais, à la lumière du matin. Je la vois très bien.

— Que je ne veux plus être dans l'escalier.

Elle écrit. Elle écrit lentement, en toutes lettres, à la façon d'un acte, et elle date. Puis elle referme le carnet et le pose au milieu de la table, du côté du troisième couvert.

— Ça ne s'écrit pas à deux, dit-elle. Samedi.

Samedi, huit heures. Les trois couverts sont mis, et cette fois c'est moi qui les ai dressés.

Nous parlons une heure, à froid, avant de toucher à quoi que ce soit, et c'est le repas le plus long des trois. Gabriel pose ses questions dans l'ordre, sans en épargner une. Ce qui est écrit à la fin sur la page tient en deux lignes, et la deuxième est de lui : personne ne regarde quelqu'un qui n'a pas dit oui à voix haute, ce soir-là, à cette table.

Margaux tourne son alliance. Elle monte. Gabriel monte.

Je monte derrière eux, et la quatrième marche parle, et personne ne s'arrête.

La porte de la chambre reste ouverte de trois doigts, ce qui n'est pas encore une réponse. Ma main se pose sur la poignée, et la poignée est tiède.

De l'autre côté, personne ne dit tu n'entres pas.