18+

Fiction érotique EXPLICITE réservée aux adultes — scènes sexuellement explicites ; tous les personnages sont majeurs et consentants.

Chapitre 8 — La répétition

Repères
IntensitéNiveau 4 – Cuckolding modéré
RegistreEXPLICITE
CWpartage consenti et jalousie travaillée (cuckolding, cadre négocié), voyeurisme consenti, scènes sexuelles explicites, acte entre une partenaire et un tiers vu et dirigé (cadre négocié à trois), lieu privatisé fermé à clé
Mention 18+Récit 18+ — personnages adultes et consentants
RomanLe Troisième Couvert — chapitre 8/10
TypeRoman · chapitre 8/10
OrientationHétéro
NarrationPOV
ThèmesCuckolding
Durée de lecture≈ 7 min
Illustration : une salle de répétition municipale en fin d'après-midi, un piano demi-queue couvercle fermé au centre, des chaises empilées contre un mur, une porte grise fermée, lumière rasante par de hautes fenêtres, feuillages dorés stylisés en bordure

Depuis quinze jours, elle sortait les deux tasses le soir. Depuis ce matin-là, elle les sort de nouveau le matin — et c'est moi qui me suis mis à les sortir la veille.

Ce n'est pas de la superstition : c'est une façon de dire à l'avance qu'il y aura un lendemain. Nous avons appris ça en une nuit sur un tapis d'entrée, et nous l'avons gardé.

Samedi, quatre heures moins dix, la table à trois. La question, cette fois, part de moi.

— On dresse trois couverts ?

— Oui, dit Margaux.

— Oui, dit Gabriel.

— Alors voilà ce qu'on joue, et c'est moi qui le dis.

Je n'ai jamais prononcé cette phrase de ma vie. Elle sort raide, et personne autour de cette table ne me la facilite, ce dont je leur suis reconnaissant.

— Pas ici. La salle municipale, le demi-queue. J'y suis à l'année, j'ai la clé, elle ferme de l'intérieur. Personne n'y entre le samedi après cinq heures, et si quelqu'un frappe, on ne répond pas et on ne joue pas : on rentre. Il n'y a pas de version où on est vus par quelqu'un qui n'a rien demandé.

— Ça me va, dit Gabriel. — Trente-cinq ans, un établi qui en a le double, et le même hochement de menton que pour une fente de cœur. — Tu mènes, ou tu regardes ?

— Je mène.

Margaux lève les yeux de sa tasse. Elle a trente-sept ans et douze de reliure, et je sais lire cette immobilité-là : elle est en train de décider si elle me croit.

— Dis-le en entier, dit-elle.

— Je dis quand on commence, quand on s'arrête, où on se met et combien de temps. Vous pouvez refuser n'importe quoi sans raison. Et le mot vaut pour les trois, comme toujours.

— Amaryllis, dit-elle.

— Amaryllis, dit Gabriel.

— Amaryllis. — Et j'ajoute, parce qu'à quarante-deux ans je viens de comprendre une chose avec deux semaines de retard : — Et si l'un de vous voit que je me tais, il le dit. Se taire, chez moi, c'est le début de la panne.

Elle tourne son anneau d'un demi-tour, du pouce, à quatre heures de l'après-midi, dans une cuisine en plein jour. Le croissant pâle n'a jamais eu l'air aussi ordinaire, et c'est peut-être ça, le progrès.

Le minuteur reste sur la table. Je ne le remonte pas.

— Pas de minuteur, je dis. C'est moi, l'horloge, aujourd'hui.

Illustration : l'intérieur d'un piano à queue ouvert, cordes et marteaux de feutre vus de près dans une lumière chaude, une main de femme posée sur le bord du cadre, poussière en suspension, ornements végétaux discrets

La salle sent la cire, la poussière chaude et le vieux feutre. Je ferme à clé, je pose la clé sur le rebord de la fenêtre, bien en vue — pour qu'on sache tous les trois où elle est.

Je relève le grand couvercle et je le cale. Le demi-queue s'ouvre comme une gueule : les cordes à nu, les marteaux alignés, la table d'harmonie couleur de miel. Margaux s'approche du cadre, et sa main va toute seule vers les cordes.

— Non, je dis. Pas encore.

Elle retire la main et me regarde, et quelque chose passe dans ses épaules — la même chose qu'elle a quand une presse tient. Elle ne l'a jamais eue pour moi.

Je m'assois au tabouret. J'enfonce la pédale forte et je frappe un la grave, un seul, et la salle entière se met à tenir la note.

— Voilà l'horloge. Tant que la note vit, on continue. Quand elle meurt, on s'arrête et on ne bouge plus — moi compris. C'est tout.

Gabriel sourit pour la première fois de l'après-midi.

— C'est beaucoup plus dur qu'un minuteur, ton machin.

— Oui.

Alors ça commence, et ça commence lentement, parce qu'une note grave met très longtemps à mourir.

Je dis où ils se mettent. Je dis quand elle lève les bras pour qu'il sorte sa robe par le haut, et le tissu passe, et ses tétons se ferment dans l'air froid de la salle. Je dis à Gabriel de ne pas la toucher — de rester à trois pas —, et il reste à trois pas, les mains ouvertes.

— Tourne-toi vers lui. Ne le touche pas non plus.

Elle se tourne. Elle est nue debout au milieu d'une salle municipale, à trois pas d'un homme qui ne bouge pas, et je vois d'ici la chair de poule lui monter des cuisses aux épaules. Sa main part vers son sexe et s'arrête à mi-chemin, parce que je n'ai pas dit qu'elle pouvait.

— Non.

— Alors dis-le vite, dit-elle, plus bas.

La note meurt. Tout s'arrête. Personne ne bouge, et le silence dans cette salle est énorme.

Je refrappe. Ça repart.

Elle vient s'adosser au flanc du piano, et c'est lui qui s'agenouille, et il la lèche là, debout contre la caisse de résonance, pendant que je tiens la pédale. Le bois lui renvoie tout dans le dos : je le sais parce que je connais ce meuble mieux que ma maison, et je le vois à la façon dont ses omoplates cherchent la surface. Elle ouvre les yeux et me trouve au tabouret. Elle ne les referme plus. Quand il relève la tête, sa chatte est ouverte et brillante sous la lumière rasante, et il attend à genoux sans rien demander : il a compris que la permission ne vient plus d'elle cet après-midi.

— Antoine.

— Je suis là. Continue.

La note meurt une deuxième fois. Elle a un petit bruit de gorge, contrariée, et ce bruit-là me fait plus que tout ce que j'ai vu jusqu'ici.

— Recommence, dit-elle.

— Pas tout de suite. — Et à Gabriel : — Lève-toi. Mets-toi derrière elle. Ne fais rien.

Ils attendent pendant que le silence fait son travail, et j'ai les doigts sur les touches sans jouer, et personne dans cette salle ne me demande combien de temps.

Je refrappe. Et cette fois, quand il entre en elle, c'est moi qui ai dit le mot, et j'entends ma propre voix le dire, et elle ne tremble pas.

Mon sexe est dur depuis la première note et je n'y porte pas la main : j'ai les deux occupées, une sur les touches, une sur la pédale, et c'est là, très précisément, que je veux être.

Ils bougent au tempo que j'ai posé, parce que je le pose : je le donne avec la pédale, en relançant la note plus tôt ou plus tard. Le va-et-vient s'aligne dessus sans qu'on en parle — c'est de la musique, c'est mon métier, et pour la première fois de ma vie mon métier sert à ça.

Les mains de Margaux ont trouvé le bord du cadre. Elle serre les doigts sur le bois verni, glisse, reprend ; ses paumes laissent deux buées jumelles qui s'effacent et reviennent.

Je me lève, je viens jusqu'à elle, et je fais la seule chose que j'aie envie de faire : je passe les doigts dans les marteaux — la poussière de feutre, tiède, presque grasse — et je pose ma main ouverte entre ses omoplates. Ça laisse une trace grise sur sa peau, nette, en forme de main.

— Là, dit-elle. Laisse-la.

Je la laisse. Je retourne au tabouret, et de là je regarde ma main grise sur le dos de ma femme monter et descendre au rythme que j'ai choisi.

C'est là que je comprends ce que ce chapitre de nos vies m'a appris et que six mois d'assiette n'avaient pas suffi à me dire : je ne suis pas le spectateur de ce qui se passe, j'en suis l'instrument — et un instrument, ça se joue avec les mains.

La note faiblit. Je ne la relance pas.

— Elle meurt, dit Gabriel, à bout de voix.

— Je sais. Encore trois.

Et je compte, à voix haute, moi qui avais arrêté de compter il y a une vie, dans le noir, un soir d'assiette.

— Trois.

— Deux.

— Un.

Elle jouit sur le « un » — sur le chiffre, pas sur le geste, parce que dans cette maison-là c'est toujours un mot qui finit par tout emporter — la bouche ouverte contre le vernis, une longue secousse qui part des reins et remonte, et la buée de ses paumes sur le cadre s'élargit d'un coup. Il la suit quatre secondes plus tard, et la note, elle, est morte depuis un moment déjà.

Nous restons tous les trois où nous sommes, sans bouger, comme convenu, et la salle est d'un silence de fin de concert.

Ensuite, nous nous asseyons par terre, le dos contre la caisse du piano. Gabriel va chercher trois gobelets au robinet du couloir et revient avec, et nous buvons l'eau tiède d'un bâtiment municipal un samedi de novembre. Margaux a une trace grise entre les omoplates et ne veut pas qu'on l'essuie. Personne ne parle pendant trois bonnes minutes.

— Ça va ? je demande. Les deux.

— Oui, dit Margaux.

— Oui, dit Gabriel. — Il repose son gobelet, regarde le piano ouvert au-dessus de lui. — Et je vais te dire une chose, parce que c'est ma règle et qu'elle marche dans ce sens aussi : tu es beaucoup plus dans la pièce quand tu es assis au tabouret que la première fois, dans ton fauteuil. Je ne sais pas comment tu as fait. Mais on l'a senti tous les deux.

Margaux remet son anneau à l'endroit, du pouce, devant nous. Le croissant pâle disparaît.

— Fermé.

Nous remettons le couvercle, nous reprenons la clé sur le rebord, nous éteignons, et je referme la salle municipale à double tour comme les mille autres fois.

Illustration : deux tasses face à face au matin sur une longue table de chêne, un carnet ouvert à une page blanche, un crayon taillé, un minuteur de cuisine posé à l'écart au bout de la table, un buffet vitré au fond de la pièce, ombres de feuillage sur le mur

Le dimanche matin, deux tasses. La règle trois, dans les formes.

Je dis la pédale, les silences, la trace grise. Elle dit ce que la caisse du piano lui a renvoyé dans le dos. Nous rions bêtement du gobelet d'eau tiède. Puis elle pousse le carnet vers moi, l'ouvre à une page neuve, et pose le crayon dessus.

— Samedi prochain, dit-elle. Tu as demandé la nuit entière. Si on la fait, il faut écrire ce qu'on dit, et pas seulement ce qu'on fait.

— Ce qu'on dit ?

— Tu sais très bien. Depuis le tabouret, hier, tu as parlé pendant une heure. La prochaine fois tu ne seras pas derrière un instrument, et les mots qui vont sortir ne seront pas ceux de d'habitude. Alors je veux savoir lesquels, et je veux les avoir lus avant.

Je prends le crayon. Ça me prend un temps déraisonnable.

J'écris ce que je veux entendre dire, à moi, ce soir-là — pas ce qu'elle voudra bien me lancer, pas ce qui lui viendra dans l'élan : ce que j'ai décidé, à froid, un dimanche matin, avec du café froid dans une tasse. Il y a des phrases là-dedans que je n'aurais pas pu dire à voix haute il y a six mois, et qui ne parlent pas de ce que je vaux : elles parlent de ce qui se passera ce soir-là dans cette chambre, de l'ordre des choses, de qui attend et de qui est servi. Je les écris quand même. C'est exactement pour ça que je les écris.

Quand j'ai fini, elle prend la page et la lit à voix haute, du début à la fin, lentement, sans y mettre d'intention — de sa voix de devis.

Je ne quitte pas la table. Je ne baisse pas les yeux. Il y en a une que je n'avais jamais entendue dans une bouche humaine :

— « Ce soir, c'est lui qui a été servi d'abord. »

Elle repose la page.

— Je peux le dire, dit-elle. Mais je le dirai comme tu l'as écrit, pas comme je le pense. Ce n'est pas la même phrase.

— Je sais. C'est pour ça que c'est moi qui l'écris.

— Et si à un moment tu ne veux plus des mots, pas du reste : juste des mots ?

— Alors c'est le mot. Il couvre ça aussi.

Elle l'écrit sous la dernière ligne, en toutes lettres : amaryllis arrête aussi la parole. Elle date. Puis elle ajoute, sans lever le crayon :

— Il faut qu'il lise la page.

— Il faut qu'il lise la page.

— Il la lira ce soir. Il dira oui ou il dira non, et si c'est non, on récrit. — Elle referme le carnet. — Il n'y a rien de décidé tant qu'il n'a pas dit oui à sa table.

Elle écrit deux lignes en bas de la couverture, que je lis à l'envers. La première est une date : samedi. La seconde n'a que trois mots : pas de minuteur.

Puis elle se lève, prend le minuteur au cadran crème sur la table, et le range dans le buffet vitré, à côté de l'assiette du troisième.

— Samedi, dit-elle. Toute la nuit.