
À Vellone, les rues changent de place la nuit, et c'est mon métier de les éclairer quand même. J'allume les réverbères au crépuscule, dans l'ordre que la ville décide ce soir-là ; ma perche connaît le chemin avant moi. J'ai trente et un ans, le poignet droit plus musclé que le gauche, et jusqu'à cet hiver je croyais que mon record de l'année resterait la rue des Tanneurs allumée en douze minutes sous la pluie.
Puis Noème est arrivée, et mes records ont changé de nature.
Elle est cartographe. Trente-six ans, des lunettes qu'elle porte sur le front et jamais sur le nez, un carton à dessins en bandoulière. Cartographier Vellone est le métier le plus désespéré du monde — ses cartes sont fausses au matin —, et elle le fait avec une obstination joyeuse qui m'a eue dès le premier soir, quand elle m'a suivie de lampe en lampe pour noter l'ordre d'allumage. « Tes lumières sont mes points fixes, m'a-t-elle dit. La ville te respecte. Tout le reste bouge, pas tes réverbères. »
Depuis trois mois, elle me suit un soir sur deux. On parle. On rit. On se frôle avec une application de plus en plus suspecte.
— Pourquoi les allumer dans l'ordre de la ville, et pas dans le tien ? m'a-t-elle demandé un soir de brouillard, son carnet ouvert sur rien.
— Parce qu'elle le rend. Tu respectes son ordre, elle respecte tes lampes. Personne n'a jamais éteint un de mes réverbères, même les rues qui déménagent les emportent allumés.
— Donc la ville et toi, vous vous faites confiance.
— On se connaît, disons. Elle m'a vue grandir. Je l'ai vue changer.
— Et qu'est-ce qu'il faut faire, ai-je entendu la cartographe demander d'une voix un peu trop égale, pour entrer dans le cercle de confiance ?
J'ai allumé la lampe suivante au lieu de répondre. Neuf ans de rondes m'ont appris à tenir une flamme droite dans le vent ; aucune ronde ne m'avait appris à tenir celle-là.
Le mois dernier, sous la lanterne du marché couvert, elle a remis en place le col de mon manteau et ses doigts sont restés sur ma clavicule le temps d'un battement de trop ; la lanterne au-dessus de nous a grésillé, la rue a frémi sous les pavés — Vellone écoute —, et nous nous sommes séparées en nous souhaitant une bonne nuit ridicule.
Je suis née ici, d'une lignée d'ici. À Vellone, certaines femmes de vieille souche portent un corps que la ville a dessiné à sa façon : le mien a un sexe de femme et, au-dessus, une bite qui dit mes humeurs mieux que mon visage. Noème le sait — tout le monde sait tout, dans une ville où les rues rapportent les conversations. Elle n'en a jamais fait ni une question ni un détour. Une cartographe, m'a-t-elle dit un soir, aime les territoires qui ne ressemblent qu'à eux-mêmes.
Ce soir, elle m'attend au pied de mon dernier réverbère, et elle ne sort pas son carnet. Elle sort une carte, roulée, nouée d'un fil rouge.
— J'ai dessiné un itinéraire, dit-elle. De toi à moi. De ce réverbère à ma tour. La ville l'a accepté cette nuit : quatre quartiers, dans cet ordre. Tu connais leurs règles.
Je déroule la carte sous la lanterne. Son trait précis, ses hachures de géographe — et un chemin encré de frais qui traverse le quartier des voix, le pont des mains, la galerie des reflets, et finit à la tour des cartes, marquée d'une petite flamme. Tout Vellone sait ce que valent ces quartiers-là : la vieille ville les a bâtis autour du désir et de ses règles, un monde entier organisé pour faire durer ce qu'on voudrait précipiter. On peut les contourner par les boulevards. On ne les traverse que si on le veut.
— On peut prendre les boulevards, dit-elle, me regardant penser. Vingt minutes, et ma porte est au bout. Je te le propose aussi, et je serais heureuse des deux.
— Non, dis-je, et ma bite prend déjà parti sous le manteau. Rue par rue. Ta carte est trop belle pour les boulevards.
Le quartier des voix commence à la fontaine sèche. Sa règle est gravée au fronton, et les pavés la font respecter : ici, on ne se touche pas ; ici, on dit. Dès l'entrée, un froid courtois s'installe entre nos deux corps — la ville qui tient la distance à notre place, un empan d'air incompressible.
— Alors on dit, fait Noème, les mains derrière le dos. Commence.
Dire tout haut ce que je veux, moi qui parle aux lanternes : le quartier m'arrache les mots un par un, puis par grappes. Je dis ses doigts sur ma clavicule le mois dernier, et ce que j'aurais voulu qu'ils fassent au lieu de partir. Elle dit le soir où elle m'a regardée allumer la rue des Tanneurs sous la pluie, mon poignet, ma nuque mouillée, et ce qu'elle a fait seule chez elle en y repensant — elle le dit avec des détails de cartographe, échelle, orientation, durée, et je manque m'asseoir dans la fontaine sèche.
— Ce que je veux, dit-elle en franchissant la dernière borne du quartier à reculons, les yeux dans les miens, c'est ta bouche, tes mains, et ta bite en moi avant l'aube. Dans cet ordre ou dans un autre. Voilà. C'est dit, c'est sur la carte.
— La ville entend, dis-je, la gorge sèche.
— C'est le principe. Qu'elle prenne des notes.
Le pont des mains enjambe le canal noir. Sa règle : les mains, rien d'autre. Au premier pas sur le tablier, l'empan d'air se dissout, et nos paumes se trouvent avant nos regards. Ce ne sont que des mains, et c'est indécent : ses pouces lisent mes lignes, mes cals de perche, l'intérieur de mon poignet où le pouls me trahit ; j'apprends ses phalanges tachées d'encre, la callosité du majeur, la chaleur de sa paume gauche — plus chaude que la droite, je le note pour toujours. Au milieu du pont, elle porte ma main à sa bouche et embrasse la jointure de chaque doigt, lentement, sans me quitter des yeux. Le canal reflète deux femmes immobiles qui se tiennent les mains comme d'autres se dévorent.
— Tu trembles, dit-elle.
— C'est le pont.
— Le pont est parfaitement stable, Aube.

La galerie des reflets est une rue couverte, doublée de miroirs anciens du sol aux poutres. Sa règle est la plus connue de Vellone : ici, les reflets regardent. Les miroirs de la galerie gardent une mémoire — ce qu'ils voient, la ville le sait, et les promeneurs du matin y devinent des silhouettes de la veille, floues, anonymes, dorées. On n'y entre pas par accident. La plaque d'entrée le redit en toutes lettres, et Noème s'arrête devant, la main sur mon col.
— Dernier seuil avant la tour. Les reflets regardent, Aube. On entre, ou on prend la ruelle de service ?
— Ils regardent quoi, au juste ?
— Ce qu'on leur donne. Pas plus.
Je regarde la galerie, ses ors troubles, la profondeur d'aquarium. L'idée que la ville me voie la vouloir — moi qui éclaire ses rues depuis neuf ans en rentrant seule — me traverse d'une chaleur nette, sans ambiguïté aucune : ma bite dressée contre la couture du pantalon, voilà mon avis, affiché.
— On entre. Et qu'ils gardent l'image.
La galerie nous avale. C'est un tunnel d'or et de verre, plus tiède que la rue, où nos pas font un bruit de salle de bal vide. Les miroirs anciens ont ce défaut des vieux tains : ils rendent tout un peu plus doré, un peu plus flou, un peu plus beau — la ville flatte ce qu'elle archive, disent les mauvaises langues, et les mauvaises langues reviennent quand même s'y promener. Dans les profondeurs, on devine les silhouettes de la veille : deux ombres enlacées près de la troisième colonne, une main levée qui n'a jamais fini son geste. Des anonymes, des heureux. Dans quelques heures, nous serons ce flou-là pour les promeneurs du matin, et je m'aperçois que je marche plus droite à cette idée — moi qui longe les murs depuis neuf ans.
Elle m'adosse à une colonne entre deux miroirs et m'embrasse enfin — premier baiser de la nuit, gagné quartier par quartier, et il a le goût de tout le trajet. Ses mains passent sous le manteau, sous la chemise, à plat sur mes reins ; les miennes trouvent ses hanches, le creux de sa taille. Elle glisse une cuisse entre les miennes, sent ma bite dure à travers le tissu, appuie d'un demi-centimètre exprès, et sourit dans le baiser.
— Regarde, murmure-t-elle en me tournant le menton vers le miroir d'en face. Regarde-les nous regarder.
Dans l'or trouble : deux femmes à une colonne, un manteau ouvert, une main d'encre sur une peau claire, et cent reflets de nous en enfilade qui font la même chose à l'infini. Je me vois la vouloir. Toute la ville me voit la vouloir. Je gémis contre sa bouche, et le son court la galerie.
— La tour, dis-je. Maintenant. Ta carte a assez duré.
— Ma carte a très bien duré.
L'escalier de la tour des cartes est en colimaçon, trop étroit pour deux, et nous le montons en riant parce que ma perche se coince dans la rampe au deuxième tour et qu'il faut la dételer de mon dos à quatre mains pressées — l'épopée s'achève en farce, la farce en course. En haut : une pièce ronde tapissée de cartes de Vellone, toutes fausses, toutes belles, des années de villes disparues punaisées du sol au plafond. Un lit sous la fenêtre. Le fil rouge de l'itinéraire de ce soir, épinglé au mur, qui finit sur cette flamme dessinée.
Après, on dira que la tour a pris feu de l'intérieur, et ce sera à peine exagéré. Elle me déshabille en nommant ce qu'elle découvre — la cartographe étiquette ses trouvailles : l'épaule droite « versant exposé au vent », la hanche « méridien principal », la brûlure ancienne au creux du coude « borne kilométrique ». Puis elle défait le dernier bouton, écarte le tissu, et se tait.
Tout le monde sait, à Vellone. Savoir n'est pas voir. Son regard refait le trajet de ses propres étiquettes — versant, méridien, borne — et s'arrête là où sa carte s'arrêtait, et je me regarde être vue : ma bite, libérée du tissu, longue et dure et fièrement inutile depuis neuf ans, qui se dresse d'un cran de plus sous ses yeux — et dessous, mon sexe de femme, déjà trempé. Noème expire lentement, du fond des bronches, et la gourmandise sérieuse qu'elle réserve aux territoires neufs lui monte au visage.
— J'avais cartographié de mémoire, dit-elle. J'étais très en dessous de la réalité.
— Et ça, ajoute-t-elle en la parcourant du bout des doigts, base et longueur, jusqu'à me faire fermer les yeux, c'est le point le plus haut de la carte. Il aura son hachurage à part.
— Tu comptes légender tout mon corps ?
— J'ai toute la nuit et de l'encre d'avance. Sur le lit. J'ai un relevé à faire.
Elle me déshabille du reste, s'attarde à mes seins jusqu'à ce que je jure tout bas, descend. Sa bouche prend ma bite, lente puis moins lente, une main autour de la base, l'autre à plat sur mon ventre pour sentir ce qui monte. Elle relève les yeux régulièrement, vérifie ses mesures, recommence mieux — la langue tournée juste sous le point le plus haut, la pression ajustée d'un rien, chaque réglage archivé sur-le-champ —, et je m'accroche aux montants du lit en regardant Vellone par la fenêtre : mes réverbères, mes lumières, toute la ville que j'éclaire et qui ce soir m'éclaire en retour, la lueur des lampes couchée sur nous deux. Ses doigts descendent plus bas, trouvent mon sexe de femme sous la bite qu'elle suce, et le double relevé manque de m'achever d'un coup.
Quand je suis au bord, je le dis, parce que le quartier des voix m'a appris à dire :
— Noème. Si tu continues, c'est maintenant.
— Pas maintenant. — Elle remonte, s'allonge sur moi, sa peau entière contre la mienne pour la première fois. — En moi. Tu te souviens de l'ordre ? Je l'ai dit à la fontaine, la ville est témoin.
— Ta bouche, mes mains, ma bite en toi avant l'aube. On en est aux mains.
— Alors rattrape ton retard.
Je la retourne, la déshabille à mon tour — la chemise d'encre, le pantalon de terrain, ses jambes de marcheuse qui ont arpenté toutes les versions de la ville —, et je fais mes propres relevés, sans légende, à mains nues : la taille, le ventre, l'intérieur des cuisses où elle est déjà trempée. Je la caresse jusqu'à ce qu'elle prononce mon prénom en trois longueurs différentes, mes doigts en elle, mon pouce où il faut, sa main crispée dans mes cheveux.
— Aube. Ton inventaire est fait. Viens.
Elle me chevauche, prend ma bite dans sa main tachée d'encre, la guide, et descend sur moi en me regardant — pas un instant elle ne ferme les yeux, et c'est la chose la plus nue de cette nuit. Elle est brûlante et étroite et déterminée ; elle descend par degrés, s'arrête à mi-chemin pour respirer un juron admiratif, reprend, et quand elle m'a prise en entier nous restons immobiles une longue seconde, front baissé vers front levé, à écouter ce que ça fait.
— Point le plus haut de la carte, murmure-t-elle. Confirmé.
Je tiens ses hanches, elle trouve son rythme — ample d'abord, des remontées lentes qui me font voir les toits, puis plus court, plus profond quand le besoin gagne sur la méthode. Je monte à sa rencontre, j'apprends sa cadence à la seconde près, et par la fenêtre ouverte j'entends la ville bouger — le raclement profond des pavés qui se réorganisent, plus proche que d'habitude, beaucoup plus proche.
— Noème. Écoute.
— J'entends. — Elle sourit sans ralentir, penchée sur moi, ses cheveux défaits qui balaient ma poitrine. — Elle construit. Continue.
Alors je continue, et nous faisons monter la vague ensemble pendant que Vellone remue ses fondations sous la tour : elle se redresse pour me prendre plus profond, je me redresse pour prendre sa bouche, nous finissons assises l'une dans l'autre, enroulées, ses genoux autour de mes reins, sa main entre nos ventres qui se caresse contre moi. Elle jouit la première, la tête en arrière, en criant un mot qui n'est pas mon prénom mais le nom d'une rue qui n'existe pas encore ; je la suis dans la même minute, au plus profond d'elle, les bras verrouillés autour de son dos, et dehors les pavés cessent leur raclement au moment où nous cessons le nôtre — la ville a fini de construire en même temps que nous, et le silence qui suit nous appartient à trois.
On reste enroulées longtemps. Elle attrape la couverture, nous en fait un abri, embrasse mon sourcil, la cicatrice sous mon menton, tout ce qui passe. Dehors, quelques fenêtres se rallument une à une du côté du canal — les voisins réveillés par le chantier de la ville, pas par nous, enfin pas seulement —, puis s'éteignent, rassurées : à Vellone, on connaît la différence entre un tremblement de terre et une rue qui naît.
— L'eau est sous le lit, dit-elle. Les cartographes prévoient.
— Et les couvertures en haut d'une tour sans cheminée ?
— Les cartographes espèrent.
— Les allumeuses restent, dis-je contre son cou. Cette nuit et d'autres. Je préfère l'annoncer.
— C'est dit. La ville est témoin.
Elle trace du doigt, sur mon omoplate, un trait lent — je la connais assez pour reconnaître le geste : elle dessine. Une rue, je crois. Un pont. Une flamme au bout.
Au matin, la carte de la veille est fausse, notre itinéraire n'existe plus, et par la fenêtre de la tour il y a une rue neuve en bas — étroite, pavée de frais, luisante comme une chose qui vient de naître. Elle part du pied de la tour et rejoint le canal, au tracé près où la ville a raclé cette nuit. Noème est déjà debout, lunettes sur le front, en train de l'encrer sur une carte vierge avec un tremblement de jubilation dans le trait.
— Elle n'a pas de nom, dit-elle. Une rue nouvelle prend le nom de son premier passant, c'est la coutume.
Je regarde la rue neuve. Personne n'y est encore entré. Au bout, à son angle exact, il y a un réverbère que je n'ai jamais allumé.
Je ramasse ma perche.
