
La main de Rémi est à plat entre les omoplates de Solène, et je vois la seconde exacte où elle décide de se laisser conduire.
Moi, je suis contre le mur du fond avec un verre d'eau gazeuse, et je compte les mesures comme une idiote.
C'est le bal du mardi, dans la salle municipale, sous des guirlandes que personne n'a décrochées depuis Noël. Il y a douze couples sur le parquet et onze d'entre eux s'en fichent complètement. J'ai trente-huit ans et je n'ai jamais rien regardé d'aussi précisément de ma vie.
Il faut que je dise comment on en est arrivés là, sinon ce qui suit ne veut rien dire.
Rémi a quarante et un ans et il danse depuis qu'il a des jambes. Solène a trente-quatre ans, elle est arrivée au cours en janvier, et pendant six mois elle a été exactement ce qu'elle était : une femme sympathique qui apprenait vite. C'est moi qui ai vu la chose avant tout le monde. Pas eux deux ensemble. Moi en train de les regarder, et ce que ça me faisait.
Il m'a fallu quatre mois pour le dire à Rémi, et une soirée entière pour le dire à Solène.
On a mis trois soirs, autour de la table de notre cuisine, à écrire ce qu'on acceptait et ce qu'on n'acceptait pas, à voix haute, tous les trois, sans rien laisser à deviner. Solène a refusé qu'on règle ça par messages. Elle l'a dit comme ça : les choses de ce genre se disent dans la même pièce, ou elles ne se disent pas.
C'est elle aussi qui a posé le plafond. Pas nous.
— Jusqu'au baiser, a-t-elle dit. Pas plus loin. Je ne veux pas de la suite, et vous non plus, vous ne le savez juste pas encore.
Puis elle s'est tournée vers moi, et Rémi n'existait plus dans la pièce.
— Et si ça te fait mal ?
— Je dirai le mot.
— Ce n'est pas ma question.
— Je sais.
— Réponds quand même.
— Ça va peut-être me faire mal. Je le veux quand même. Les deux sont vrais.
Elle a hoché la tête une fois et elle est passée à autre chose. Personne ne m'avait jamais laissé le droit de dire ces deux phrases dans le même souffle.
Le mot d'arrêt est « ardoise », comme celle de la cuisine où on note les courses. Il appartient aux trois à égalité. N'importe lequel des trois le dit, tout s'arrête, personne ne demande pourquoi.
Et il y a le signal, qui est à moi seule. Rien ne commence tant que je ne l'ai pas donné : deux doigts levés de mon verre, c'est tout. Rémi ne peut pas le décider. Solène non plus. La seule personne qui peut allumer cette soirée, c'est celle qui la regarde.
Dernière chose, et ce n'est pas une coquetterie : on ne boit pas les soirs de bal. Ni eux, ni moi. Rien de ce qui compte chez nous ne s'est jamais décidé au fond d'un verre, et ça n'allait pas commencer avec ça.
Le morceau change. Rémi tourne la tête et me cherche des yeux par-dessus l'épaule de Solène.

Je lève deux doigts.
On rentre à pied, tous les trois, et personne ne dit grand-chose. Solène marche au milieu. Il fait le froid sec de février et je vois la buée sortir de leurs bouches en même temps.
Dans la cuisine, je mets de l'eau à chauffer parce qu'il faut bien que mes mains fassent quelque chose.
Ils sont debout près de la table. Rémi ne la touche pas. Il attend, et il attend longtemps, et je comprends qu'il attend que je sois tournée vers eux.
Je me tourne.
Il l'embrasse.
Je m'étais préparée à beaucoup de choses et pas à celle-là : ce n'est pas violent du tout. C'est lent, c'est appliqué, c'est exactement la façon dont il embrasse. Elle a une main sur son avant-bras et elle serre à un endroit précis, et je regarde ses doigts à elle plus que le reste.
Il y a une seconde, une seule, où j'ai envie de dire ardoise juste pour vérifier que le mot fonctionne encore. Je ne le dis pas. Je le garde dans la bouche comme un caillou, et la seconde passe.
C'est de la jalousie et je la reconnais tout de suite, parce qu'on l'a nommée d'avance, tous les trois, à cette même table. Ça ne la rend pas agréable. Ça la rend prévue.
Ce qui vient à la place, c'est autre chose. Ça descend, ça s'installe bas, et je m'entends respirer par la bouche à trois mètres d'eux.
La main de Rémi glisse un peu trop bas dans le dos de Solène.
Elle la reprend, la remet à sa taille, sans un mot et sans arrêter le baiser. Il ne recommence pas. Ni l'un ni l'autre n'en fera jamais mention, ce soir-là ni plus tard, parce qu'il n'y a rien à en dire : la limite a tenu toute seule, et c'est elle qui l'a tenue.
Puis elle décolle sa bouche de la sienne, garde une main sur son bras encore une seconde, et se tourne vers moi.
— Voilà, dit-elle.
L'eau siffle. Personne ne va la chercher.
On reste debout tous les trois près de la porte, trois bonnes minutes, à parler de la guirlande de Noël et du parquet qui gondole côté fenêtre. Elle enfile son manteau, elle m'embrasse sur la joue, elle me tient les épaules deux secondes de trop et me demande si ça va. Je dis oui. C'est vrai.
Elle part. J'entends la porte de l'immeuble en bas.
Rémi ne bouge pas de la cuisine. C'est moi qui traverse.
— Tu veux que je te raconte ? demande-t-il.
— Non.
— D'accord.
— Je veux ta bouche.
Il n'a pas besoin qu'on le lui dise deux fois. Il me fait asseoir sur le bord de la table, il fait glisser mes collants, et il descend.
La première chose que je pense, et elle me surprend moi-même, c'est que je suis trempée depuis la salle de danse.
Il commence trop vite et je le lui dis.
— Moins vite. Moins vite que ça.
Il ralentit. Il change d'angle, un peu sur la gauche, et il reste là parce qu'il sait ce que ça fait. Je m'appuie en arrière sur les mains, je ferme les yeux, et ce n'est pas Solène que je revois. C'est la main de Rémi qui remonte à sa taille. C'est ça, l'image, et je ne l'aurais jamais devinée : ce qui me tient là, ce n'est pas ce qui a eu lieu, c'est ce qui s'est arrêté.
— Ça va ? demande-t-il.
— Encore.
Je le fais remonter. Je le déshabille debout dans la cuisine, mal, en accrochant un bouton, et on rit tous les deux une seconde. Puis il me retourne vers la table, une main entre mes omoplates — la même que tout à l'heure, à plat, au même endroit — et il entre en moi.
Je m'entends dire des choses que je ne dis jamais.
— Plus fort.
— Comme ça ?
— Comme ça. Ne change rien.
Ça monte par paliers, plus vite que d'habitude. Il le sent, il ralentit exprès, deux fois, juste pour me faire attendre, et la deuxième fois je jure à voix haute. Quand ça arrive, ça arrive dans les jambes d'abord, j'ai le front sur le bois de la table et la joue contre l'ardoise des courses, et pendant quelques secondes il n'y a plus une seule pensée dans ma tête.
Il vient juste après, le visage dans mes cheveux, en disant mon prénom.
On reste comme ça, penchés, sans se relever, jusqu'à ce que la bouilloire s'arrête toute seule.

Après, on boit la tisane à laquelle personne n'avait touché, assis par terre contre le placard, parce que se relever demanderait un effort.
— Tu as eu peur ? je demande.
— Une fois. Quand tu as levé les doigts.
— Moi aussi.
— On recommence ?
— Pas tout de suite.
Il hoche la tête et il ne pose pas d'autre question, ce qui est exactement ce qu'il faut faire.
Le lendemain matin, j'écris à Solène avant même le café. Trois mots : bien dormi, toi ? Elle répond dans la minute : oui, et vous ? Puis, dix minutes plus tard : merci d'avoir été là, toi, dans la cuisine.
Sur l'ardoise, au-dessus de la table, la liste des courses n'a pas bougé. Lait, café, ampoules.