18+

Fiction érotique EXPLICITE réservée aux adultes — scènes sexuellement explicites ; tous les personnages sont majeurs et consentants.

Chapitre 3 — L'ébéniste

Repères
IntensitéNiveau 3 – Mise en scène soft
RegistreEXPLICITE
CWpartage consenti et jalousie travaillée (cuckolding, cadre négocié), voyeurisme consenti, scènes sexuelles explicites entre partenaires, fantasme à trois verbalisé (cadre négocié)
Mention 18+Récit 18+ — personnages adultes et consentants
RomanLe Troisième Couvert — chapitre 3/10
GenreCuckolding
NarrationHistoire racontée
Durée de lecture≈ 10 min
Illustration : une cour pavée au matin menant à une ancienne remise aux portes ouvertes, un établi visible dans la pénombre dorée, des copeaux de bois au sol et des plantes grimpantes stylisées sur les murs

Samedi, sept heures moins le quart. La promesse est prête bien avant l'heure : le plateau attend debout contre le mur du couloir, emmailloté dans une couverture, le pied fendu ficelé à côté. À neuf heures, ils seront chez l'ébéniste.

Margaux a réglé le réveil une heure trop tôt, et je sais pourquoi : quand un rendez-vous l'inquiète, elle avance tout. Nous avons trente-sept et quarante-deux ans, quinze ans de maison, et l'habitude de lire l'autre avant qu'il se soit lu lui-même. Ce matin, elle a de l'inquiétude, et je la sens jusque dans le drap.

— Tu veux ? dit-elle, le dos tourné, sans autre préambule.

— Oui. Viens.

Elle ne vient pas : elle recule contre moi, tire ma main par-dessus sa hanche, et c'est réglé en trois gestes. Mon sexe entre en elle par le dos, lentement, sans que rien ait été dit ni décidé, parce qu'il n'y a rien à décider — c'est nous, à sept heures moins le quart, un samedi, avec un meuble mort dans le couloir. Le fil de reliure qu'elle porte au poignet depuis hier gratte ma main quand elle la déplace.

Elle serre les doigts sur le montant du lit et me laisse faire tout le travail, ce qui est sa façon de dire qu'elle a la tête ailleurs. Et moi, à un moment, je m'aperçois que la mienne y est aussi : dans le vide de la chambre, sans prévenir, l'homme sans visage est venu s'asseoir, et cette fois il a un horaire. Neuf heures. Jusqu'ici, le fantasme n'avait ni visage ni heure. Ce matin, il a une heure.

Je ne dis rien. C'est la règle : rien ne se joue qui n'ait été décidé à la table, à froid. Et pour une fois, cette règle ne me contraint pas : elle me soulage. Ce que je viens de penser aura sa place ce soir, à une heure et à un endroit prévus pour lui.

Alors je m'occupe d'elle, tout simplement, et je la sens partir dans un souffle bref, la nuque tendue, le montant du lit qui craque une fois ; je la suis, et nous restons collés là, sans commentaire, jusqu'à ce qu'il faille se lever.

L'atelier est une ancienne remise au fond d'une cour pavée, portes grandes ouvertes. Ça sent le copeau de chêne jusque dans la cour — une odeur ronde, chaude, presque comestible. Au centre, un établi long, cicatrisé de partout ; des outils pendus par familles au mur du fond. L'homme qui vient vers nous s'essuie les mains à un chiffon propre avant de les tendre.

— Gabriel, dit-il. Vous êtes la table.

Carrure d'établi, avant-bras marqués, barbe courte châtain-roux, des gestes qui ne se pressent jamais. Sa paume, quand je la serre, est râpeuse et sûre. Margaux se présente, relieuse ; moi, accordeur ; il hoche la tête à la façon d'un homme qui range les métiers par matières et nous trouve bien assortis.

— L'établi a soixante-dix ans, dit-il en le tapotant au passage. Le double de moi. C'est lui le plus ancien ici — moi, je ne fais qu'ouvrir la porte.

Il ne touche pas tout de suite la table. Il tourne autour, les mains dans le dos, longtemps. Puis :

— Je peux ?

La question m'atteint plus que prévu — cet homme demande la permission à un meuble. Margaux dit oui pour la table. Alors seulement il pose les mains, suit la fente du bout des doigts, sur toute sa longueur, sans appuyer, à l'écoute. Je connais ce toucher-là : c'est celui que je pose sur une table d'harmonie. Le reconnaître me fait un effet précis, que je range pour plus tard.

— Fente de cœur, ancienne, dit-il enfin. Le pied a lâché parce qu'il compensait depuis des années. Il a tenu longtemps, votre pied. — Il relève les yeux. — Ça se répare.

— Sans maquiller, dit Margaux.

Gabriel la regarde vraiment, cette fois.

— On répare, on ne maquille pas. C'est chez moi une religion. Vous êtes du métier.

— Les livres. Même religion.

Quinze minutes durant, je les écoute parler consolidation — flipot contre greffe, colle chaude contre colle froide —, et je n'en suis pas. Je n'en suis pas, et je regarde. Margaux a trente-sept ans dont douze passées à recoudre des dos fatigués, et quand elle parle métier ses mains parlent avant elle ; en face, les mains de Gabriel répondent sur l'établi, dessinent des assemblages dans l'air, s'arrêtent net quand celles de Margaux prennent la parole. La politesse des mains, chez cet homme, vaut celle des questions. À un moment leurs deux index suivent le même fil du bois, chacun depuis un bout de la fente, se rapprochent, et s'arrêtent à dix centimètres l'un de l'autre, chacun sur son territoire, sans s'être concertés. Gabriel retire le sien le premier.

— Pardon, dit-il, mi-sérieux, en reculant d'un demi-pas. Le bois est à vous ; moi, je ne fais que passer.

Margaux rit — un vrai rire, bref, qui monte plus haut à gauche. Moi, j'ai quarante-deux ans et une oreille qui ne sait pas mentir : ce rire-là, je peux dire sur quelle corde il sonne. Il ne sonne pas hors de chez nous. Il sonne sur la corde d'à côté — celle qu'on ne joue jamais et qui vibre par sympathie quand la voisine est juste. Sous mes côtes, la corde de basse répond, très bas, ce grondement que je connais depuis le premier soir de l'assiette ; et par-dessus, plus haut, net, un intérêt qui ne gronde pas du tout. Les deux ensemble. J'écoute les deux, honnêtement, jusqu'au bout de la visite.

Avant qu'on parte, il installe le plateau au centre de l'atelier, sur deux tréteaux gainés de feutre, à hauteur de soin — pas posé : couché. La table de famille, qui a vu quatre générations de coudes et nos quinze jours de conversations, se retrouve patiente au milieu d'une remise inconnue, la fente offerte à la lumière du toit, l'air d'être venue pour parler enfin.

— Comptez trois semaines, dit-il en nous raccompagnant. Elle sera bien traitée. Je tutoie vite, en général — ça va plus droit sur un chantier. Ça vous va ?

— Ça nous va, dit Margaux.

— Alors à dans trois semaines. Je donne des nouvelles quand elle est d'aplomb. — Et, au moment de refermer la porte de la cour, à la table plus qu'à nous : — Vous avez de la chance. Les fentes de cœur, c'est ce que je répare le mieux.

Illustration : une petite table de fortune dressée pour trois dans une cuisine au soir, deux chaises et un tabouret, une assiette vide éclairée par la lampe, un copeau de bois clair posé près d'un verre, feuillage doré en bordure

Le soir, la cuisine a l'air d'avoir prêté son cœur : à la place de la table de famille, la table pliante de l'atelier de Margaux, trop petite, trop légère, qui tangue quand on la frôle. On dîne dessus en se tenant les coudes, campeurs dans notre propre maison.

C'est en resservant l'eau que je le vois : dans une boucle de ses cheveux, au-dessus de l'oreille gauche, un copeau de chêne. Un seul, blond, enroulé serré, resté là depuis le matin — toute la journée dans ses cheveux, l'atelier entré dans la maison à notre insu. Je tends la main, le cueille, le pose près de son verre sans un mot. Margaux le regarde. Me regarde. Trois grains de beauté sous son oreille gauche, en constellation, et au-dessous du silence, la même question que moi.

Je compte jusqu'à trois, une dernière fois, par habitude — puis je cesse de compter, par choix.

— On dresse trois couverts ?

C'est la première fois que la question sort de ma bouche. Elle tient en quatre mots, celle-là aussi, mais ceux-ci, je ne mets pas tout un repas à les accorder : ils sortent justes du premier coup. Margaux pose sa fourchette.

— À cette table-là ? Elle va s'effondrer d'émotion.

— C'est une question sérieuse.

— Alors sérieusement : oui. — Elle se lève, prend la troisième assiette dans le buffet, le verre, les couverts, et dresse la place du bout sur la petite table qui tangue. L'assiette dépasse à moitié dans le vide, ridicule et solennelle. — À froid, avant d'ouvrir quoi que ce soit : qu'est-ce qu'on joue, ce soir ?

— On dit la journée. Chacun la sienne. Tout ce qui s'est passé, tout ce qui s'est senti. Sans arranger.

— Sans maquiller, dit-elle, et son sourire monte à gauche. Le mot tient toujours, tu le connais. Et je ferme quand je veux.

— Tu fermes quand tu veux.

Elle tourne son alliance d'un demi-tour, pierre vers la paume. Le petit croissant de peau claire paraît, deuxième convive silencieux, et nous montons — elle devant, moi derrière, et le copeau reste sur la table de fortune, près du verre vide, à sa place de témoin.

Dans la chambre, lampe en biais, elle défait ses cheveux, puis me déshabille sans se presser, dans l'ordre, en gardant ses mains à plat sur moi entre deux boutons. Je la déshabille à mon tour, moins bien : je n'ai jamais su le faire sans avoir l'air de démonter un mécanisme. Elle rit, m'aide, et quand elle est nue elle reste debout un moment dans la lumière en biais, à me laisser regarder — ce qui, chez elle, est une phrase entière. Puis elle prend ma main et la pose entre ses cuisses.

— Touche. C'est comme ça depuis neuf heures ce matin.

Son sexe est ouvert, chaud, trempé sous ma paume, et elle me laisse une seconde là-dessus, pas plus, le temps que le renseignement passe. Puis elle se met sur le côté, dos à moi, et tire mon bras par-dessus elle.

— Ce soir, je ne veux pas te voir, dit-elle. Je veux que tu écoutes. Tu es meilleur en écoutant.

Elle recule d'un cran. Mon sexe entre en elle par le dos, comme ce matin et rien à voir avec ce matin : ce matin elle avait la tête ailleurs, ce soir elle a la tête exactement ici. Je vais lentement. Ma main droite tient sa hanche, la gauche s'ouvre à plat sur son ventre — et de là, tout se lit. Je n'ai pas son visage, je n'ai que ce que ma paume reçoit, et c'est la moitié de ce que je sais faire dans la vie.

— Dis-la, ta journée.

— Toi d'abord, dit-elle. Qu'est-ce que tu as vu, ce matin ?

— J'ai vu tes mains parler à ses mains. J'ai vu deux index suivre la même fente et s'arrêter à dix centimètres. J'ai vu qu'il retirait le sien le premier — et j'ai vu que tu l'avais remarqué.

Sous ma paume, son ventre se contracte une fois, court, involontaire, et elle ne dit rien du tout. Voilà : elle est prise en flagrant délit par une main. Je continue le va-et-vient sans changer de tempo, parce que c'est ainsi qu'on obtient d'une corde qu'elle avoue — on ne la pousse pas, on la tient.

— Et ça t'a fait quoi ? demande-t-elle enfin, la voix descendue d'un ton.

— Deux cordes. Une qui gronde, une qui chante. Les deux en même temps, tout du long.

— Laquelle chante le plus fort ?

— Ce soir, celle qui chante.

— Ne t'arrête pas, dit-elle, alors que je n'avais pas ralenti. — Puis, après un temps : — Non. Assieds-toi. Contre la tête de lit. Je veux être devant toi et ne pas te voir.

Nous nous relevons à moitié, maladroits, un genou qui glisse, un oreiller qui tombe. Elle se réinstalle contre moi, assise, mon sexe toujours en elle, le dos calé sur ma poitrine, les talons posés sur le matelas de part et d'autre de mes cuisses. Elle a raison, comme d'habitude : d'ici, ma main gauche a tout le devant d'elle, ma bouche a sa nuque, et je n'ai toujours pas son visage.

— Vas-y. Ta journée.

Alors elle dit sa journée. Elle dit l'odeur du copeau, qui lui a tenu compagnie sans qu'elle le sache. Elle dit les mains de Gabriel — le prénom sort, tout nu, pour la première fois dans cette chambre, et elle s'entend le dire, et son sexe se referme sur moi d'un coup, à la seconde, avant même qu'elle ait rougi. « C'est ridicule », dit-elle. « Continue », je dis, parce que le ridicule est une porte comme une autre et qu'elle est déjà passée.

Elle continue. Elle dit qu'elle a pensé toute la journée à ces mains-là posées sur du bois, à leur patience, à la permission qu'elles demandent avant. Elle dit qu'à un moment, dans l'atelier, elle a eu envie de poser sa main à plat sur le plateau couché, juste pour voir si l'autre viendrait se poser à côté — et qu'elle ne l'a pas fait, et qu'elle a passé la demi-heure suivante à savoir qu'elle ne l'avait pas fait. Sous ma paume, ça bat plus vite ; je ralentis d'un cran, et son ventre proteste tout seul, sans elle. Elle dit que ce qui l'a traversée là-bas, ce n'était pas l'envie d'être touchée par lui — pas encore, dit-elle, et le pas encore reste une seconde en l'air entre nous ; c'était l'envie que je la regarde être regardée, et que toute la fin de matinée son corps a marché autrement parce que mes yeux étaient dans la pièce.

Voilà ce que nous fabriquons ce soir, à mi-course, et je le comprends la main sur son ventre : pas une trahison, une carte. Elle nomme un pays, je l'écoute, et demain matin, à deux tasses, nous saurons où passe la frontière. Rien de ce qui est dit là ne s'est produit ; tout ce qui est dit là existe.

— Et lui, qu'est-ce qu'il verrait, s'il regardait bien ? je demande.

Elle prend le temps. Sa main revient chercher ma hanche derrière elle, m'appuie contre elle, règle le rythme elle-même.

— Il verrait ma chatte serrer ton nom, dit-elle. Voilà ce qu'il verrait.

Le mot tombe dans la chambre, net, à sa place — le deuxième du vocabulaire du jeu, un pour toi, un pour moi, l'équilibre des comptes tenu à la ligne près. Et il nous pousse tous les deux du même côté.

Ensuite il y a peu de phrases. Elle se penche en avant, reprend appui sur ses mains, me rend le mouvement et le prend en charge elle-même ; je passe la bouche sur le grain de ses omoplates, l'odeur de copeau monte de ses cheveux chaque fois qu'elle bouge. Ma main gauche reste où elle est, sur le devant, et travaille au rythme qu'elle m'a donné — celui-là, elle ne me l'a pas dit, elle me l'a appris en trois allers.

Puis elle se laisse retomber contre moi, la nuque sur mon épaule, et son talon se met à battre contre mon mollet, de plus en plus court, de plus en plus serré, une pédale qu'on relance. C'est le seul chiffre qu'il me reste, et je ne le compte pas. Elle jouit longuement, sans un nom d'abord, puis avec le mien, deux fois ; je la suis pendant qu'elle redescend encore, et je jouis en la tenant serrée, sans un mot — je n'ai plus rien à dire, je l'ai dit avant.

Aucun autre nom ne traverse la chambre. Le troisième couvert est en bas, à sa place, dans le vide au bord d'une table pliante, et c'est très bien ainsi.

Après, front contre son épaule, je l'entends remettre son alliance à l'endroit — le petit bruit d'or contre l'or.

— Fermé, dit-elle. Et merci pour le copeau.

— Il est à toi. Je te le relierai en marque-page.

Elle rit dans le noir, tire la couverture, et s'endort à sa manière — un livre qu'on ferme.

Illustration : deux tasses de café face à face sur une petite table pliante au matin, un téléphone posé entre les deux dont l'écran s'illumine, un copeau de bois clair près d'une assiette vide, ombres de feuillage sur le mur

Le dimanche matin, deux tasses sur la table qui tangue. La règle trois n'attend pas que la table soit d'aplomb.

On se débriefe dans les formes. Margaux demande des nouvelles de la corde qui gronde ; je lui réponds la vérité, qu'elle gronde encore, qu'elle tenait sa note cette nuit en même temps que tout le reste, et que je commence à croire que ce bruit-là n'est pas l'ennemi — c'est une basse, ça tient le morceau par en dessous, à condition de ne jamais la laisser jouer seule. Margaux écoute, les deux mains autour de sa tasse. Elle dit que si un matin la basse joue seule, elle veut être la première prévenue, avant même que je me le sois dit proprement. Je promets. C'est une promesse de la taille exacte de ce que je sais tenir.

Je lui dis aussi l'autre chose, celle que j'ai gardée depuis sept heures moins le quart : que l'homme sans visage a pris un horaire, hier matin, dans mon dos et dans ma tête, et que je n'ai rien dit parce que ce n'était ni l'heure ni la table. Margaux repose sa tasse.

— Tu as attendu la table.

— J'ai attendu la table.

— Alors ça marche, dit-elle. C'est tout ce que je voulais savoir.

— Et toi ? Cette nuit, quand tu as dit son…

Le téléphone de Margaux s'allume entre les deux tasses.

Pas une sonnerie — une lueur, polie, qui attend. Nous le voyons ensemble. Sur l'écran, un numéro que la maison connaît depuis hier, et trois mots, pas un de plus :

« Venez la voir. »