
Six heures dix, et il fait ce gris qui n'est plus la nuit.
Margaux dort contre moi sur la banquette de la cuisine, la joue marquée par la couture du coussin, une chaussette à un pied. L'eau chauffe. Les deux tasses sont sorties depuis hier soir, parce que c'est moi qui les sors la veille maintenant.
Gabriel est debout près de la porte, habillé, sa veste sur le bras. Il n'est pas parti. Il n'a pas dormi du tout, et il attend, et je ne sais pas encore quoi.
Il faut que je raconte cette nuit dans l'ordre. Dans l'ordre, elle est tenable.
Hier, huit heures du soir. Le carnet est ouvert au milieu de la table, à la page que j'ai écrite dimanche dernier.
Gabriel la lit en silence, deux minutes entières, en la tenant à deux mains. Margaux tourne sa cuillère dans une tasse vide, ce qu'elle ne fait jamais.
Trente-cinq ans, un établi qui en a le double, et des mains qui demandent avant de toucher — y compris une page. Quand il la repose, il pose l'index dessus, sur une ligne, et il dit :
— Celle-là, non.
— Laquelle ?
— La quatrième. Celle qui commence par « tu n'es que ».
J'ai quarante-deux ans et dix-sept ans de métier, et je sais reconnaître une note fausse avant de savoir dire laquelle. Je la reconnais là, à l'instant, dans ma propre écriture.
— Elle ne parle pas de ce soir, dit Gabriel. Toutes les autres parlent de ce soir : de l'ordre, de qui attend, de qui entend, de l'heure. Celle-là parle de toi. De ce que tu es. Je ne dis pas ce genre de phrase sur quelqu'un — ni sur elle, ni sur moi.
Margaux ne dit rien du tout. Elle attend, comme elle attendait dans l'atelier le jour du dé à coudre.
Je prends le crayon et je raye. Le trait passe deux fois.
— On récrit, je dis.
— On récrit, dit Margaux.
Et c'est fait en trois minutes, parce que la bonne phrase était derrière depuis le début : ce n'est pas tu n'es que qui me serre la gorge, c'est tu attendras. Pas ce que je suis : ce qui se passe, et dans quel ordre.
Margaux relit la page à voix haute, du début à la fin, de sa voix de devis. Quatre lignes. Je les entends dans l'air de ma cuisine, et elles tiennent.
— Ça va ? demande Margaux. C'est toi qui les as écrites, mais c'est maintenant que tu les entends.
— Ça va.
— Dis-le en entier.
— Ce sont mes phrases, et je veux qu'elles soient dites.
C'est là que Gabriel repousse sa chaise de deux centimètres, ce qui chez lui est un préambule.
— Alors il me faut une chose, à moi. — Il regarde la page, pas nous. — Il y a un moment, cette nuit, où je vais devoir parler. Ta règle, c'est qu'on ne fait pas semblant qu'il n'est pas là : on te parle. Très bien. Mais si je dois dire une phrase de cette famille-là — une phrase qui vise quelqu'un, même en jouant —, je ne l'improvise pas. Écris-la. Je dirai celle que tu auras écrite, et pas une autre.
Margaux repose sa cuillère. Je crois que c'est la première fois que je la vois surprise par quelqu'un d'autre que moi.
— Écris-lui sa ligne, dit-elle.
Alors j'écris, en bas de la page, une ligne pour un homme qui dira mes mots à ma femme pendant qu'il sera en elle, et je l'écris à l'encre parce qu'une chose pareille mérite mieux qu'un crayon :
Deux mots. Gabriel les lit, hoche le menton comme pour une couture qui tient.
— Ça, je peux. C'est vrai, et ce n'est pas une insulte.
Margaux a trente-sept ans, dont douze à savoir avant tout le monde quand un cahier est prêt à passer sous presse. Elle prend le carnet, ajoute la date en toutes lettres, puis les trois choses qui ne se négocient plus dans cette maison :
— Amaryllis. Les trois. Et il arrête aussi la parole, c'est écrit là depuis dimanche. Et à un moment de la nuit, n'importe lequel, je demande si les mots vont — pas le reste : les mots. On répond vrai.
— Amaryllis, dit Gabriel.
— Amaryllis.
Elle tourne son anneau d'un demi-tour, du pouce. Le croissant pâle apparaît.
— Et pas de minuteur, dit-elle. Il est au buffet. Personne ne le remonte.

Ce qui rend cette nuit différente de toutes les autres n'est ni le nombre ni l'heure : c'est la lumière. Margaux allume les deux lampes et le plafonnier, et elle ne les éteint pas. Depuis le premier soir de l'assiette, nous avons joué dans le noir, dans un miroir piqué, derrière une porte, dans un fauteuil trop bas et dans une salle municipale. Nous n'avons jamais rien vu en entier.
Là, on voit tout. Trois corps dans une chambre en pleine lumière, et personne qui se range.
Je m'assois au bord du lit — pas au fond, pas dans un coin : au bord, à portée de main, parce que c'est écrit. Elle se déshabille debout entre nous deux, sans cérémonie, et se met à genoux devant Gabriel ; elle prend sa bite en bouche et elle me regarde le faire. Ce n'est pas la première fois que je vois une chose de cet ordre. C'est la première fois que je la vois sans rien entre : pas de tain, pas de porte, pas de couvercle de piano. Les joues de ma femme se creusent et se remplissent, ses doigts tiennent la base, et son autre main est posée sur ma cheville, à plat, tout le temps que ça dure.
Puis elle se relève, s'installe sur lui, et s'empale lentement en tenant le bord de mon poignet. Son sexe le prend par étages, comme il m'a pris la première nuit, et elle s'arrête à mi-course pour reprendre son air.
Le carnet est ouvert sur la table de nuit, à trois centimètres de ma main.
— Prends la page, dit-elle. Tu me la donnes ligne par ligne.
C'est le dispositif de la nuit, et il ne ressemble à rien de ce que nous avons fait : nous ne jouons pas dans le noir, nous jouons dans un texte. Je tends la page, elle lit, la phrase entre dans la chambre, puis elle me la rend — et le corps continue pendant que les mots travaillent.
— Ce soir, c'est lui qui a été servi d'abord.
Le va-et-vient ne change pas de tempo. Moi, si. Ça me prend sous les côtes, et ce n'est pas la corde de basse : c'est une chose neuve, à mi-chemin entre la honte et la gratitude, et elle a le goût même que j'espérais en l'écrivant un dimanche matin avec du café froid.
— Encore.
— Tu attendras que j'aie fini avec lui.
— Voilà. Celle-là, garde-la. Redis-la-moi dans une heure.
Elle bouge sur lui, les deux paumes à plat sur sa poitrine, et sa chatte le reprend jusqu'en bas à chaque descente ; je le vois, en pleine lumière, à cinquante centimètres, et je reste où l'on m'a mis. Gabriel a les mains ouvertes sur ses hanches et ne commande rien — il a passé six mois à ne rien commander, et cette nuit ne le change pas.
À un moment il tourne la tête vers moi, sans s'arrêter, et il dit les deux mots que j'ai écrits à l'encre :
— Il attend.
Ce n'est pas dit avec cruauté. C'est dit comme il dit tout : une phrase posée, qu'il ne défend pas. Et ça me traverse de part en part — parce que c'est vrai, parce que je l'ai écrit moi-même, et parce qu'un homme a refusé de l'improviser.
Margaux ferme les yeux pour la première fois de la soirée. Sa main quitte mon poignet, revient, cherche ma paume et s'y plante ; ses ongles courts trouvent le gras du pouce. Le rythme se raccourcit, se ramasse, cesse de chercher — et elle jouit sur lui vers minuit, en silence, la nuque tendue, tout le dos en arc, et la dernière chose qu'elle fait avant de partir, c'est de rouvrir les yeux sur moi.
Ensuite il y a du temps. C'est ça, une nuit entière : il y a du temps, et rien qui sonne.
Nous buvons de l'eau. Elle s'allonge en travers du lit, la tête sur ma cuisse, et son sexe reste posé contre le genou de Gabriel comme une chose qu'on ne range pas ; pendant vingt minutes nous parlons du dé à coudre de la grand-tante et du chauffage de la remise, tous les trois, à voix normale, comme à table. Ma main va et vient dans ses cheveux. Personne ne se rhabille, et personne n'a l'air ridicule.
Puis sa main repart toute seule le long de ma cuisse, et ça recommence autrement.
La deuxième fois, elle se met à quatre pattes, tournée vers moi. Elle me prend en bouche pendant que Gabriel entre en elle par derrière, et à chaque poussée tout son poids me revient dans le ventre, une fois, une fois, une fois. Je tiens la page d'une main au-dessus de son dos et je n'arrive plus à lire une ligne droite. Elle me l'arrache des doigts, se redresse sur les avant-bras, et lit toute seule, entre deux respirations :
— Tu entends tout, et tu l'as demandé par écrit.
Elle s'entend le dire. Son sexe se referme sur lui d'un coup, à la seconde — je le vois au sursaut qui lui remonte les reins — et elle rit une seconde, deux notes, épuisée, avant de redescendre la bouche sur moi.
Elle s'écarte de moi une minute, le temps de reprendre son air, et reste comme ça, la joue sur ma cuisse, pendant qu'il continue derrière elle. Sa bouche me relâche et ne me quitte pas : elle garde ses lèvres posées, sans rien faire, juste pour que je reste où je suis. Chaque poussée la pousse contre moi, et je reçois la mesure de lui à travers elle, dans le ventre, et c'est ce que je n'arriverai jamais à raconter au débrief.
Elle reprend. Ma main trouve sa gorge par-dessous, à plat, pas pour serrer : pour sentir passer ce qui monte. Son sexe claque contre lui à chaque retour, un bruit qui n'a rien de délicat et que je n'oublierai pas.
Je regarde ma femme faire ça dans une chambre allumée et je cherche honnêtement, une dernière fois, la chose que j'ai passé six mois à redouter. Elle n'est pas là. Il y a une corde de basse qui tient sa note sous tout le reste, il y a de la reconnaissance, il y a une envie de pleurer qui n'a rien de triste, et il y a un homme de quarante-deux ans assis sur le bord de son propre lit qui a fini par obtenir exactement ce qu'il avait demandé par écrit.
Voilà ce que ça valait, la page : pas la permission de faire — nous n'avons jamais eu besoin de permission. La permission de savoir ce qu'on veut avant de l'avoir, et de le reconnaître quand ça arrive.
Elle se remet sur le dos. Gabriel la reprend de face, mes doigts dans les siens de son côté à elle, et le va-et-vient se stabilise longtemps, sans presser, dans une chambre où trois personnes respirent la même chose. Elle jouit une deuxième fois, plus court, plus haut, la bouche ouverte sur rien.
Elle se retourne sur le côté, m'attrape le poignet, et met ma main où elle veut.
— Toi aussi. Les deux à la fois. C'est écrit nulle part, et c'est moi qui le demande.
Alors j'y vais. Je les touche tous les deux : la paume à plat sur le ventre d'elle, deux doigts en bas, posés sur sa bite à lui qui entre et sort d'elle ; c'est chaud, c'est trempé, ça glisse, et c'est la première fois de ma vie que ma main est dans une chose comme celle-là. Elle rit contre mon épaule — de bonheur, pas de moquerie — et elle dit « là, reste là », et je reste là pendant qu'elle repart, et le rythme se cale sur ma main au lieu de se caler sur lui.
Elle ne s'arrête pas de bouger pour parler. Elle se redresse, repousse ses cheveux collés, son sexe le garde tout du long, et elle demande dans la lumière crue :
— Les mots, ça va ?
— Ça va.
— Dis-le en entier.
— Les mots vont. Continue.
— Bien. Il en reste une.
Elle prend la page. Et j'entends, à la façon dont elle inspire, quelle ligne vient — celle que j'ai écrite en dernier dimanche, celle que je croyais la meilleure, et qui, à deux heures du matin, dans ma chambre allumée, avec ma femme entre nous deux, ne va pas du tout.
— Pas celle-là, je dis. Passe.
— Passée.
Elle la passe. Elle ne demande pas pourquoi, elle ne la rejoue pas plus tard, elle ne la commentera pas au débrief : elle la passe, le carnet redescend sur la table de nuit, et la nuit continue sans elle. Voilà ce qu'une page vaut, chez nous. Elle ne nous tient pas ; c'est nous qui la tenons.
Après, elle veut le sol. Elle descend du lit, s'assoit par terre entre nos deux paires de genoux, le dos contre le montant, et elle nous garde tous les deux, un sexe dans chaque main, un long moment sans rien faire d'autre. Le parquet est froid. Sa cuisse tremble par petites secousses, de fatigue, et personne ne se presse.
Trois heures.
Quatre heures.
À quatre heures, Gabriel jouit en elle et le dit avant, comme il annonce un délai de séchage ; puis il s'assoit au bord du lit, boit un verre d'eau, et il ne fait pas semblant d'avoir encore quelque chose à donner. Il embrasse l'épaule de Margaux, une fois. Il me serre la main. Puis il descend à la cuisine et nous laisse la chambre — parce que la dernière ligne du programme n'est pas de lui.
Elle est à moi.
Margaux ferme la porte, éteint le plafonnier, garde les deux lampes, et revient sur le lit défait où tout a eu lieu.
— Maintenant nous, dit-elle.
Elle me déshabille de ce qui me restait, s'assoit à califourchon, et me fait entrer sans rien ajuster. C'est la fin de la nuit, et c'est la première fois du roman de nos vies qu'une chose pareille se termine à deux dans le lit où elle a commencé à trois. Je n'ai aucun mot à dire : la page est refermée, les mots ont été dits, il n'en reste plus un seul à prononcer.
Sa peau a séché deux fois cette nuit. À la tempe, le sel a fait une petite croûte fine que je sens sous les lèvres et que je n'avais jamais sentie de ma vie, parce qu'il faut deux fois dans la même nuit pour qu'elle existe.
Elle va lentement, les mains sur mes épaules, et sa chatte me tient d'une façon que je ne lui connais pas — plus lourde, plus lasse, plus vraie. Elle est ouverte comme une chose qui a servi toute la nuit et qui n'a pas fini ; chaque descente lui coûte un souffle, et elle les compte à voix basse, pour rien, pour le plaisir de compter.
Je pose les paumes sur ses hanches et je ne conduis pas. Ce n'est pas la peine. Nous savons faire ça depuis quinze ans, et c'est bien la seule chose de cette nuit que personne n'a eu besoin d'écrire.
Elle me dit la seule phrase de la nuit qui n'était pas écrite :
— C'est toi qui finis. C'est toi qui as toujours fini.
Je jouis là-dessus. Elle me suit, longuement, les doigts serrés dans les miens sur le drap, ongles courts, une seule fois, fort — comme le premier soir, dans le noir, il y a une vie de ça et six mois au calendrier.

À quatre heures et demie, nous descendons tous les trois à la cuisine, et c'est la partie de la nuit dont je ne parle jamais à personne parce qu'elle n'a l'air de rien.
Trois verres d'eau, une lumière de hotte, Margaux dans ma chemise et Gabriel qui a remis ses chaussures sans les lacer. On ne se raconte rien encore : on est là, assis, à respirer dans la même pièce après.
— Ça va ? demande Gabriel. Les deux.
— Oui, dit Margaux.
— Oui.
— Bien. — Il fait tourner son verre. — Et si un jour l'un de vous se rend compte que ça n'allait pas, cette nuit, il le dit. Même dans trois semaines. Surtout dans trois semaines.
Six heures dix.
C'est là que nous en étions, et maintenant nous y sommes. Margaux s'est endormie contre moi sur la banquette, la joue marquée par la couture du coussin. L'eau chauffe. Les deux tasses sont sorties depuis hier soir.
Elle se réveille au bruit de la bouilloire, boit son café debout, ce qu'elle ne fait jamais, puis s'assoit en face de moi. La règle trois se joue dans les formes — sauf que ce matin, ce n'est pas la nuit qu'on débriefe.
Ce sont les mots.
— La quatrième, dit-elle. Celle qu'il a refusée. Tu l'avais écrite sans t'en apercevoir ?
— Sans m'en apercevoir. Je l'ai reconnue quand il a posé le doigt dessus.
— Et celle que tu as fait passer cette nuit ?
— Je la raye aussi. Elle était bonne dimanche et elle ne l'est plus. Je ne sais pas dire mieux.
— Tu n'as pas à dire mieux. — Elle prend le carnet, raye, date. — Celles qui restent ?
— « Tu attendras. » C'est celle-là qui a tout fait.
— Je sais. Je l'ai senti sous mes mains quand je l'ai dite. — Elle repose le crayon. — Et je te dis la mienne, parce qu'on se doit ça : vers une heure, j'ai eu envie de t'en inventer une. Une que tu n'aurais pas écrite. Je ne l'ai pas fait.
— Pourquoi ?
— Parce que ce n'était pas à moi de te la donner. — Elle hausse une épaule. — Et parce que les inventer, c'est ce qu'on s'est interdit en écrivant la page. Le jour où j'improvise, on n'a plus de cadre : on a une ambiance.
Derrière nous, Gabriel remet sa veste. Il n'est pas parti, et je comprends enfin qu'il attendait ce moment-là, celui où le débrief est fini, parce qu'il ne voulait pas déposer sa nouvelle sur la table pendant qu'on faisait le compte de la nuit.
— Il faut que je vous dise une chose, dit-il. À froid, et à cette table, comme tout le reste.
Margaux repose sa tasse, au millimètre.
— J'ai un chantier. Une bibliothèque à reprendre, mille deux cents volumes et les boiseries, à six heures de route. Ça commence dans trois semaines et ça dure au moins un an.
Personne ne dit rien. Il prend ses clés, les fait sauter une fois dans sa paume — le premier geste nerveux que je lui vois en six mois.
— Voilà. Je ne pars pas parce que cette nuit a eu lieu. Je serais parti pareil. Mais je ne voulais pas que vous l'appreniez un jeudi, par message.
Il ouvre la porte. Le gris de six heures entre dans la cuisine.
— Rien en secret, dit-il. Jusqu'au bout.
Quand la porte se referme, Margaux reste longtemps sans bouger. Puis elle se lève, va au bout de la table, prend l'assiette du troisième — faïence crème, filet doré fatigué, là depuis le premier soir — et la retourne, face contre la nappe.
Elle ne la range pas. Elle la retourne.