
J'ai trente-cinq ans, un mari depuis neuf ans et une place attitrée dans les soirées : celle qui écoute très bien. La crémaillère de Salomé ne fait pas exception. Je tiens mon jus de pomme — je conduis —, je hoche la tête aux bons endroits, je ris quand c'est mon tour. Thomas, trente-huit ans, a posé son verre après le toast et fait semblant de s'intéresser à la véranda. Nous sommes le couple qu'on invite parce qu'il ne fait pas de vagues.
C'est la visite guidée qui déraille en premier. Salomé nous fait descendre l'escalier de service — « et là, la cave, enfin le cellier, on n'a pas encore rangé » —, une ampoule nue, des cartons, un casier à bouteilles qui monte jusqu'au plafond. Les autres remontent déjà. Thomas pose une main dans le creux de mon dos et parle si bas que je le sens plus que je ne l'entends :
— Un jour, je te prends dans une pièce comme ça. Pendant que tout le monde attend là-haut.
Puis il remonte l'escalier, très calme, et me laisse au milieu des cartons avec mon jus de pomme et une phrase qui ne ressemble à rien de ce qu'on se dit depuis des années.
Le reste de la soirée, je le passe à le regarder autrement. Sa main sur un dossier de chaise. Sa façon d'écouter le voisin de table en pensant visiblement ailleurs — je sais où, maintenant. La maison des autres rend les murs plus minces : chaque fois qu'il me regarde, je baisse les yeux la première, et ça me met en colère, et la colère ne ressemble pas à de la colère.
Au dîner, on nous place face à face. Quelqu'un demande comment on s'est rencontrés et Thomas raconte notre histoire officielle — la médiathèque, le livre rendu en retard — pendant que son pied trouve le mien sous la table et ne s'excuse pas.
— Neuf ans, dit-il en me regardant. Et elle me surprend encore.
— C'est beau, dit la voisine de table.
Elle ne sait pas à quel point la phrase est récente.
Avant le dessert, je le coince dans le couloir, près de la salle de bain.
— Répète, je chuchote.
— Quoi ?
— Ce que tu as dit en bas.
Il me pousse doucement dans la salle de bain, referme derrière nous. Sa bouche dans mon cou, mes doigts dans sa ceinture, le lavabo froid contre mes reins — et on frappe à la porte. Deux coups polis.
— Occupé ! je lance, trop aigu.
— Y a une file d'attente, dit une voix aimable.
On ressort séparément, à trente secondes d'intervalle, comme des cambrioleurs débutants. J'ai les joues en feu. Thomas regarde le plafond. Je répare mon rouge dans le reflet du four éteint ; il ressert du jus de pomme à quelqu'un qui n'en demandait pas. On est très forts. On est ridicules. La soirée continue autour de nous comme si le monde n'avait pas failli basculer dans une salle de bain de crémaillère.
Et puis Salomé frappe dans ses mains.
— Le gâteau ! Il me faut le crémant ! Quelqu'un descend à la cave ? Trois bouteilles, les étagères du fond !
La main de Thomas se lève avant que j'aie fini de comprendre.
— On y va.
— On ? dit Salomé.
— Elle s'y connaît en crémant.
Je ne m'y connais pas en crémant. Personne ne relève. On descend l'escalier de service sans se toucher, très dignes, et derrière nous Salomé crie :
— Cinq minutes ! Les bougies sont allumées !
La porte du cellier se referme. L'ampoule nue. Le plafond au-dessus de nous porte toute la fête — les basses, les pas, les rires par vagues. Thomas me regarde enfin en entier.
— On a cinq minutes, je dis.
— Quatre, maintenant.
— Alors ne les gaspille pas.
— Sûre ?
— Descends.

Il ne me déshabille pas — pas le temps, et c'est ça qui me rend folle : il relève ma robe sur mes hanches, fait glisser ce qu'il faut, et ses mains sont partout où la soirée m'a manqué. Je recule contre le casier à bouteilles, le métal froid me raye le dos à travers le tissu, et je m'en fous avec une joie féroce.
— Dis-moi ce que tu veux, il souffle.
— Toi. Là. Vite.
Il me soulève une jambe, la cale sur une caisse, et quand il entre en moi on expire ensemble, longuement, le genre de soupir qu'on retient depuis l'apéritif. Au-dessus, quelqu'un traverse le salon ; les verres tintent ; une vague de rires roule sur le plancher au moment précis où je dois me taire — je mords ma propre paume et le rire des autres couvre le mien.
— La fête entière, dit Thomas contre ma tempe, à dix marches.
— Tais-toi.
— Toi d'abord.
Il bouge lentement d'abord, trop lentement, une main sous ma cuisse, l'autre à plat sur le casier, et le rythme monte comme monte une dispute — par phrases de plus en plus courtes. Je tire son col. Le plafond craque au-dessus de nous, quelqu'un met la musique plus fort, et ça nous donne trente secondes de bruit pour nous tout seuls ; il les prend toutes.
— On n'a jamais fait ça, je dis, et ma voix ne me ressemble pas.
— Neuf ans de retard. On rattrape.
En plein mouvement, sans ralentir, il tend le bras et décale une bouteille du casier — la pose au sol, près de nos pieds.
— Celle-là, c'est pour tout à l'heure.
— Voleur.
— Prévoyant.
Je ris, et le rire se casse au milieu, parce qu'il choisit ce moment pour accélérer. Le plaisir me prend par étages — les cuisses, le ventre, la nuque —, il me plie en avant sur son épaule, et quand je sens que je vais crier c'est MA main qui se plaque sur SA bouche à lui, allez savoir pourquoi, et on jouit à moitié étouffés l'un par l'autre, moi en entier, lui se retenant au bord avec un grognement rentré qui me vaut tous les discours.
— Et toi ? je souffle.
— À la maison. Je veux du temps pour ça.
— C'est une promesse ?
— C'est un rendez-vous.
Il repose ma jambe. On se rajuste dans le silence de la cave, ponctué par la basse du salon. Ma robe retombe. Il ramasse la bouteille mise de côté, la cale sous son bras avec les trois autres, et me regarde des pieds à la tête, une fois, lentement — l'inventaire d'un homme qui n'a pas fini.
En haut, les bougies sont allumées et personne n'est mort.
— Vous en avez mis du temps ! dit Salomé.
— Les étagères du fond sont un labyrinthe, dit Thomas, très naturel, en posant le crémant.
— Il y en avait quatre ?
— Une pour la route. Tradition de crémaillère.
Ça n'existe pas, les traditions de crémaillère. Salomé hausse les épaules et allume la dernière bougie. On chante — je chante, même, ce qui ne m'arrive jamais, et Thomas me regarde chanter au lieu de chanter lui-même. Je découpe ma part de gâteau avec une concentration exagérée, les cheveux encore électriques, et sous la table sa main trouve mon genou et n'en bouge plus. La voisine de table me ressert du jus de pomme et me trouve bonne mine.

On part parmi les premiers, pour une fois. Sur le trottoir, l'air froid me fait du bien aux joues. Dans la voiture, Thomas garde la bouteille volée entre ses genoux, très droit, très sérieux, comme s'il portait les bougies du gâteau encore allumées.
Je démarre. On ne roule pas vite.